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LDC n° 4, janvier 1994
États-Unis - Les syndicats contre l’ALENA


L’accord de libre-échange nord-américain (ALENA) ratifié en novembre dernier, après bien des tergiversations, par la Chambre des représentants et par le Sénat des États-Unis, est entré en vigueur au 1er janvier 1994. L’ALENA étend au Mexique le traité de libre-échange conclu entre les États-Unis et le Canada à la fin des années quatre-vingt. S’il est appliqué, l’ALENA devrait supprimer la plupart des barrières limitant le commerce et les investissements entre les trois pays dans les prochains quinze ans.

L’ALENA semblait inspiré par le parti républicain qui a perdu la présidence il y a un an. Il fut négocié sous l’administration Bush. Et la plupart des Républicains votèrent pour à la Chambre des représentants. Mais l’ALENA était aussi soutenu par la plus grande partie de la bourgeoisie, y compris par la presque totalité des 500 entreprises les plus riches du pays, les plus grandes banques et compagnies d’assurances, ainsi que par la Chambre de commerce des États-Unis et le Conseil national des industriels.

Le parti démocrate, qui maintenant non seulement contrôle la présidence mais a également une forte majorité au Congrès, était, lui, officiellement opposé au traité. C’est pourquoi, pendant des mois, l’ALENA semblait ne pas devoir être ratifié. Le président Clinton a longtemps tergiversé à propos du traité, et ce n’est que dans la dernière phase qu’il a pris nettement position pour. Une majorité de représentants démocrates a continué à voter contre. Mais Clinton a cependant réussi à amener assez de Démocrates à le soutenir pour qu’il soit ratifié par la Chambre des représentants avec une confortable majorité de 34 voix.

La ratification du traité apparaît comme une défaite à la fois des tenants de la droite, comme Ross Perot et Patrick Buchanan, et de l’aile libérale du parti démocrate. Ces deux courants politiques se sont opposés au traité pour marquer des points auprès de la classe ouvrière et de la classe moyenne à qui ils ont présenté l’accord avec le Mexique comme une raison essentielle de leurs difficultés croissantes. Aussi, pour ce qui concerne ces politiciens, seuls leurs scores aux prochaines élections diront si leur opposition à l’ALENA a finalement été payante ou pas.

En fait, c’est l’AFL-CIO, la grande centrale syndicale des États-Unis, qui semble la grande vaincue car c’est elle qui a été le principal opposant à l’ALENA. Depuis deux ans, la confédération syndicale s’était donné comme un de ses objectifs politiques les plus importants le rejet du traité. Les syndicats ont combattu l’accord en répétant sans cesse qu’il constituait un véritable désastre pour la classe ouvrière, au point qu’aujourd’hui une part non négligeable de la classe ouvrière est réellement convaincue que l’ALENA est le problème le plus grave.

L’ALENA et la réduction des impôts

L’argumentation essentielle des dirigeants syndicaux de l’ALENA s’appuie sur le sentiment de méfiance légitime des travailleurs à l’encontre des capitalistes. Lorsque, comme dans le cas présent, les patrons de la plupart des grandes entreprises disent qu’ils veulent quelque chose avec tant d’insistance, les travailleurs ont en effet toutes les raisons de se méfier. Et il est vrai, lorsque les capitalistes disent et redisent que la conclusion de l’ALENA signifiera une augmentation substantielle des échanges commerciaux et des investissements, et que tout le monde en bénéficiera de chaque côté des frontières, qu’il s’agit simplement de dorer la pilule pour la faire avaler aux couches populaires.

A l’opposé, les syndicats, eux, ont attaqué en disant que, comme les barrières limitant le commerce et les investissements vont disparaître avec l’ALENA, cela coûtera des centaines de milliers d’emplois aux travailleurs américains. Ils disent que les entreprises profiteront des salaires mexicains, qui correspondent à environ un septième des salaires américains, pour transformer le Mexique en une base de production à bas salaires en direction du marché américain. Pour preuve, ils mettent en avant ce qui s’est déjà produit dans la région frontalière que le gouvernement mexicain avait transformée en une zone franche. Les usines importent sans payer de droits de douane des pièces des États-Unis, les assemblent au Mexique puis réexportent les produits finis en direction des États-Unis. Beaucoup de grandes entreprises américaines ont ainsi monté des milliers de maquiladoras, usines à main-d’oeuvre bon marché, pour profiter des bas salaires mexicains.

Il est vrai que dans le processus, le nord du Mexique (dont les villes au taux de développement le plus élevé de tout le pays) a été transformé en une véritable zone industrielle. Un certain nombre de ces usines sont des « délocalisations », c’est-à-dire des usines des États-Unis qui ont été transplantées au Mexique. Et parmi elles, certaines appartiennent aux plus grands groupes capitalistes comme Zénith, GTE, Smith Corona, Green Giant. Presque tous les fabricants de meubles du sud de la Californie se sont aussi délocalisés dans le nord du Mexique. Mais d’autres usines sont nouvelles, créées et installées par les grandes entreprises qui ont largement investi dans la production au Mexique. Parmi elles, les trois grands de l’automobile, GM, Ford et Chrysler, ont construit des usines d’assemblage et de fabrication de pièces qui ne produisent pas seulement pour le Mexique et le reste de l’Amérique latine mais également pour les États-Unis. Le syndicat de l’automobile, UAW, affirme que 75 000 emplois ont ainsi déjà été perdus dans l’automobile en faveur du Mexique. Le syndicat des machinistes dit que, dans leur branche, 100 000 emplois ont été perdus. Et Mark Anderson, président de la commission de l’AFL-CIO sur le commerce a déclaré : « Nous pensons que, dans une large mesure, ces emplois seraient restés ici si le gouvernement mexicain n’avait pas rendu leur transfert de l’autre côté de la frontière aussi facile. Et le traité de libre-échange va consolider ces dispositions. »

Mais ce que les dirigeants syndicaux ne disent pas, c’est qu’en même temps qu’une partie de la production américaine a été transférée au Mexique, les exportations américaines en direction du Mexique ont aussi régulièrement augmenté, quadruplant au cours de ces quatre dernières années et inversant ainsi la tendance du déficit commercial des États-Unis avec le Mexique. L’année dernière, l’excédent commercial des États-Unis avec le Mexique s’élevait à 6 milliards de dollars. Logiquement, une augmentation de la production pour l’exportation aurait dû avoir pour conséquence une augmentation des emplois aux États-Unis. Et cela devrait compenser, au moins pour une large part, les emplois supprimés quand les grandes entreprises ont transféré leurs usines de l’autre côté de la frontière... du moins si l’emploi était lié à la production (et si ce n’est pas le cas, c’est bien que le problème du chômage aux États-Unis est indépendant de ce qui se passe au Mexique).

Or il semblerait qu’avec la mise en oeuvre de l’ALENA, les exportations américaines vers le Mexique devraient continuer à croître. Comme le Mexique a des tarifs douaniers et des barrières commerciales beaucoup plus élevés que les États-Unis, la suppression des barrières commerciales dans les deux pays devrait avoir plus de conséquences favorables sur les exportations des États-Unis en direction du Mexique que sur celles du Mexique vers les États-Unis.

C’est d’ailleurs ce qui s’est passé ces dix dernières années. Sous la pression de la crise économique, de la dette extérieure du Mexique, s’élevant à plusieurs centaines de milliards de dollars, de l’effondrement du prix du pétrole, principale exportation du Mexique, le gouvernement mexicain a régulièrement baissé les barrières limitant le commerce et les investissements. Au fur et à mesure que les barrières et les tarifs ont baissé, les exportations américaines vers le Mexique ont augmenté, dépassant les exportations du Mexique en direction des États-Unis, transformant le déficit en un excédent. Et cela s’est réalisé malgré l’existence d’une zone franche le long de la frontière septentrionale du Mexique en place depuis la fin des années soixante, et malgré le fait que les tarifs douaniers américains sont beaucoup moins élevés que ceux du Mexique (ils s’élèvent actuellement à 4 %, comparés aux 10 % du Mexique).

En fait, il est très peu probable que les fabricants américains se ruent soudain au Mexique, comme le laisse entendre l’AFL-CIO. Ne serait-ce d’abord que parce que les compagnies américaines sont déjà au Mexique (c’est même là d’ailleurs que l’AFL-CIO trouve son principal argument). Elles dominent même une grande partie de l’économie mexicaine depuis plus d’un siècle. Elles n’ont donc pas eu besoin de l’ALENA pour faire tout cela. Si ces entreprises sont en faveur de l’ALENA, c’est parce que le traité diminuera certaines de leurs dépenses, et il rendra leurs politiques économiques plus prévisibles en obligeant les gouvernements américain, mexicain et canadien à se conformer à un calendrier et à un certain nombre de règles au cours des prochaines décennies. Pas parce qu’elles auraient besoin de l’ALENA pour transférer leur production de l’autre côté de la frontière.

L’ALENA aura peut-être comme conséquence un certain nombre de changements dans la répartition géographique de la production. Par exemple, comme le marché automobile mexicain ne sera plus protégé par des barrières commerciales, les entreprises automobiles américaines installées au Mexique ne continueront plus à construire plusieurs modèles dans une seule usine uniquement pour la vente au Mexique. A la place, elles produiront un ou deux modèles à la fois pour le Mexique et les États-Unis. Et les usines américaines produiront d’autres modèles pour le Mexique. Ou bien des unités de production qui ont été installées dans le nord du Mexique pour profiter de la zone franche seront transférées dans d’autres parties du pays, puisque la totalité du pays sera exemptée de taxes douanières. Mais globalement l’ALENA n’apportera pas de grands changements entre les États-Unis et le Mexique. L’ALENA mettra en place un calendrier pour supprimer progressivement des barrières commerciales qui ont déjà été abaissées. Ce traité ne fera que poursuivre un processus déjà bien engagé.

Ainsi, la façon dont l’AFL-CIO présente l’ALENA est pour le moins contestable, sinon trompeuse. S’il y a de grosses suppressions d’emplois aux États-Unis dans les prochaines années, ce ne sera pas à cause de cet accord.

La véritable cause du chômage

Bien sûr, de plus en plus d’emplois disparaissent aux États-Unis, et à un rythme accéléré. Mais « l’entonnoir où ils s’engouffrent », suivant l’expression de Ross Perot, ne se trouve pas au Mexique.

Certes, selon l’AFL-CIO, l’explication peut se résumer en deux mots : concurrence étrangère. La campagne de l’AFL-CIO contre l’ALENA a tourné autour de cette idée. Dans sa brochure publiée en 1991 et intitulée « Une manière d’exploiter les deux côtés : libre échange entre les États-Unis et le Mexique », l’AFL-CIO déclare : « L’économie internationale a eu un effet profond et négatif pour les travailleurs américains au cours des dix dernières années. Les mutations sans précédent dans les règles de fonctionnement du commerce ont coûté à l’économie américaine des centaines de milliers d’emplois, ont contribué à la baisse du revenu réel et ont fait des États-Unis la nation la plus endettée du monde. La résorption de ces déficits désastreux n’est pas en vue, et en 1990, les États-Unis avaient enregistré un déficit de la balance commerciale supérieur à 100 milliards de dollars pour la septième année consécutive. »

Ce que sous-tend cette argumentation, c’est l’affirmation que les travailleurs américains perdent leur emploi parce que l’économie américaine devient moins compétitive à l’échelle mondiale. L’augmentation des importations du Mexique et du reste du monde est présentée comme un signe de cette évolution.

Les faits montrent le contraire.

Si les importations aux États-Unis ont considérablement augmenté, venant du Mexique et de beaucoup d’autres pays, y compris bien sûr du Japon, les exportations des États-Unis l’ont fait aussi. Au cours des dernières années, les exportations américaines ont augmenté à la fois en chiffre absolu et par rapport au produit national brut (PNB). Depuis les années soixante-dix, la part que représentent les exportations dans la production américaine prise dans son ensemble a doublé, passant de 4,4 % à 8,4 %. Les États-Unis sont toujours le plus grand exportateur du monde, avec environ 12 % du marché international. Et 40 % de ces exportations sont des machines et des outils, produits d’une technologie avancée et moderne. Et c’est également le signe de sa puissance technologique, comparée au reste de l’économie mondiale.

Le fameux déficit économique qui sert d’argument principal à l’AFL-CIO est en fait moins significatif qu’elle ne le dit. D’abord, le déficit commercial a été réduit d’environ un tiers depuis le milieu des années quatre-vingt. Au cours des trois dernières années, il est resté stable. Même si on supposait que la perte d’emplois dans l’industrie américaine est due au déficit commercial, les suppressions d’emplois auraient donc dû s’arrêter. Pourtant, ce n’est pas ce qui s’est passé...

En fait, parallèlement à l’augmentation des exportations, la production a également augmenté. Selon le gouvernement américain, la production a plus que doublé depuis 1970. Pourtant, alors que la production a doublé, le nombre d’emplois du secteur de production a été réduit de 20 millions à seulement 18 millions.

Les États-Unis ne sont pas en train de devenir un pays « désindustrialisé ». Les emplois américains ne disparaissent pas au bénéfice des travailleurs du Mexique, du Japon, d’Europe ou d’ailleurs. Ce qui s’est passé, c’est que les capitalistes américains ont fait de plus en plus pression sur les travailleurs dans le but de supprimer de plus en plus d’emplois. Voici « l’entonnoir géant » : les coupes sombres qui ont supprimé des millions d’emplois aux États-Unis en augmentant les cadences et la productivité.

Se battre ou mendier

L’ALENA a été ratifié. La campagne menée par l’AFL-CIO contre l’ALENA s’est soldée par une défaite. Mais l’AFL-CIO a-t-elle vraiment essayé de mettre en échec l’ALENA ? Est-ce qu’elle a engagé toutes ses forces dans cette bataille, comme elle aurait logiquement dû le faire si l’ALENA était vraiment ce grand problème auquel la classe ouvrière était confrontée ?

Tout d’abord, ce que l’AFL-CIO a dit à propos de l’ALENA donne une idée de ce que ses dirigeants ont effectivement fait ou pas fait. Car de leur part, ce fut le double langage. Ils ont dit une chose aux travailleurs et autre chose au Congrès. L’AFL-CIO a raconté aux travailleurs que l’ALENA amènerait d’énormes changements, entraînerait la suppression de nombreux emplois et se transformerait en véritable désastre. En revanche, devant le Congrès, les dirigeants de l’AFL-CIO ont dit qu’ils n’étaient pas vraiment opposés à un traité de libre-échange avec le Mexique. Ils voulaient simplement quelques modifications au projet. Leur slogan bien ambigu « Non à cet ALENA-là » (ce qui voulait dire en fait « Oui à un autre ALENA ») est révélateur.

D’autre part, la principale bataille menée par l’AFL-CIO a consisté à faire pression sur les politiciens. Ainsi pour Bill Clinton. Même en tant que candidat, l’année dernière, Clinton ne s’est jamais vraiment prononcé contre l’ALENA. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a évité de prendre clairement position. Pourtant, l’AFL-CIO a laissé Clinton ménager la chèvre et le chou en lui accordant argent et voix.

Comme on pouvait le prévoir, une fois élu, Clinton s’est mis au travail pour faire ratifier l’ALENA. Il a prétendu avoir modifié le traité tel qu’il avait été négocié sous Bush en y ajoutant quelques accords de moindre importance qui n’y changeaient absolument rien. Puis il a commencé à faire pression sur les représentants démocrates, dont beaucoup avaient été élus grâce à l’argent et aux voix de l’AFL-CIO, pour qu’ils votent en faveur de l’ALENA, contrairement à ce que souhaitait l’AFL-CIO. Une fois le vote acquis, tout ce que les dirigeants de l’AFL-CIO ont pu dire était que ces politiciens entendraient parler d’eux aux prochaines élections ! Mais comme ils se sont bien gardés d’agir avant les dernières élections en refusant leur argent et leurs voix à tout homme politique dont la position sur cette question avait la moindre ambiguïté, la menace n’est pas bien pressante.

Enfin et surtout, qu’a organisé l’AFL-CIO pour que les travailleurs puissent faire pression sur les hommes politiques ? Labor Day, la fête du travail, a été transformée en fête du « Non à cet ALENA-là ». Il y a eu quelques manifestations dans quelques villes. Tout a plutôt donné l’air de quémander que de se battre. Il y a eu des campagnes de pétitions et de lettres à adresser au Congrès. Des délégations de travailleurs se sont rendues à Washington pour discuter avec leurs représentants au Congrès. Quelques bus pleins de syndicalistes sont allés de l’autre côté de la frontière où ils ont visité les maquiladoras et rendu compte des conditions qu’ils y ont vues. Tout cela s’est fait de façon très polie et respectueuse.

Mais il n’y a pas eu de mobilisation des travailleurs. Il n’y eut même pas de grandes manifestations organisées pour montrer aux politiciens ce qui risquait de se passer si l’ALENA était ratifié, et ne parlons même pas de débrayages un peu importants ou de grèves. L’AFL-CIO n’a rien organisé qui ressemble à une vraie lutte, seule chose qui puisse faire peur aux politiciens et à la bourgeoisie.

En fait, la campagne de l’AFL-CIO contre l’ALENA n’a été qu’une mascarade de bout en bout. La question de l’ALENA était un faux problème. Non seulement cela n’avait rien à voir avec le problème de l’emploi, mais en plus, la lutte que l’AFL-CIO prétendait mener contre l’ALENA n’avait absolument rien d’une lutte. Toute cette opération n’a été montée que comme une diversion, un moyen pour éviter de faire face à la vraie cause des problèmes des travailleurs, à savoir la politique des grands groupes capitalistes aux États-Unis mêmes. Cela a été un moyen d’éviter... la lutte.

L’AFL-CIO et son impérialisme

Il n’est pas surprenant que l’AFL-CIO ne se batte pas vraiment, même sur une question que ses dirigeants déclarent de la plus haute importance comme l’ALENA. L’impérialisme américain voulait cet accord pour ses propres intérêts, afin de renforcer sa domination dans cette partie du monde. Or, depuis plus de cinquante ans, l’AFL-CIO est un fidèle soutien des politiques de l’impérialisme américain à travers le monde.

L’AFL-CIO a toujours soutenu les guerres et les alliances militaires que le gouvernement des États-Unis a engagées pour imposer la domination américaine dans le monde entier. Dans la période qui a suivi la deuxième guerre mondiale, par exemple, l’AFL et le CIO (les deux fédérations s’unirent en 1955 pour former l’AFL-CIO) ont accepté le plan Marshall, l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), l’Alliance pour le Progrès et les guerres de Corée et du Vietnam.

Et dans les années quatre-vingt, sous Reagan et Bush, en dépit de l’opposition théorique de l’AFL-CIO contre ces gouvernements, la confédération syndicale a soutenu l’invasion américaine de La Grenade et de Panama, le bombardement de la Libye, l’envoi de « conseillers » au Salvador. Elle a pris parti pour les mouvements de guérilla anti-communistes au Nicaragua, en Angola, en Afghanistan et dans le Sud-est asiatique. Elle a apporté son soutien à la guerre du Golfe.

Aujourd’hui, l’AFL-CIO se plaint de ce que certains des investissements que l’impérialisme américain a pu faire dans le reste du monde vont à l’encontre des intérêts de la classe ouvrière américaine. Mais c’est l’AFL-CIO elle-même qui a allègrement aidé à leur ouvrir la voie. Et l’AFL-CIO ne l’a fait nulle part davantage qu’au Mexique et dans le reste de l’Amérique latine.

Aujourd’hui, l’AFL-CIO se plaint de ce que les travailleurs surexploités du Mexique prennent les emplois des travailleurs américains. Mais pendant toute la période de l’après-guerre, l’AFL-CIO a travaillé avec la CIA, le gouvernement américain et les hommes d’affaires pour aider à mater le mouvement ouvrier ou populaire prêt à se révolter. Après la deuxième guerre mondiale, le gouvernement mexicain a mené sa propre politique maccarthyste, purgeant les syndicats des communistes. La direction communiste a été remplacée par des gens comme le richissime, corrompu et anti-communiste Fidel Velazquez (qui, à plus de 90 ans, dirige toujours la CTM, principale confédération syndicale mexicaine). Sous Velazquez, la CTM a rejoint l’Organisation régionale inter-américaine des travailleurs (l’ORIT), bien connue pour son anti-communisme et dont les « sales besognes » pour aider l’impérialisme à renverser les gouvernements d’Amérique latine sont devenues légendaires. Quand l’ORIT fut discréditée, l’AFL-CIO, en liaison avec les dirigeants des multinationales et le gouvernement des États-Unis, a aidé à fonder (au Mexique en 1962) l’AIFLD, l’Institut américain pour les syndicats libres et le développement. L’AIFLD est grandement subventionné par le gouvernement américain à travers l’AID, l’Agence pour le développement international, mais aussi par les grandes entreprises... et par les cotisations des membres de l’AFL-CIO.

Dans sa récente campagne de propagande contre l’ALENA, l’AFL-CIO a souvent cité l’Initiative pour le bassin des caraïbes (CBI), un programme de développement régional parrainé par les USA et qui permet aux pays sélectionnés d’exporter des produits aux États-Unis sans payer les droits de douane habituels, comme un précurseur de l’ALENA. Les dirigeants syndicaux disent que la seule chose que la CBI a faite, c’est appauvrir encore davantage les travailleurs des Caraïbes et supprimer des emplois aux États-Unis.

En revanche, ils n’ont pas dit comment ils ont eux-mêmes aidé les États-Unis à mettre en place la CBI. En Haïti, en 1984, sous la dictature de Duvalier, l’AFL-CIO a aidé à constituer la très conservatrice Fédération des ouvriers syndiqués (FOS) pour que Haïti soit qualifiée à participer à la CBI. La FOS était le seul regroupement syndical reconnu sous Duvalier, une formalité de façade qui a permis à Haïti - et aux usines de montage américaines - de bénéficier d’un accès au marché américain exempté de taxes, sous l’égide de la CBI.

Un autre exemple, parmi beaucoup d’autres, du mode de fonctionnement récent de l’AFL-CIO en Amérique latine, est celui du Salvador. Au Salvador, en travaillant sous l’égide de l’AIFLD, l’AFL-CIO a aidé le gouvernement et les grandes entreprises à scinder les organisations ouvrières militantes, à en détacher les membres les plus prêts à collaborer, à créer des organisations sous contrôle américain, pour ensuite les présenter comme les porte-parole des travailleurs salvadoriens. Cette opération a été menée au moyen d’assassinats, de tortures et d’une répression à l’encontre des syndicalistes non affiliés à l’AIFLD. Selon le magazine Nation de 1987, l’AIFLD avait, en 1986, un budget de 3,5 millions de dollars pour attirer des syndicats et les détacher des coalitions qui sympathisaient avec la guérilla. Comme le disait Adrian Esquino, un dirigeant paysan, « l’AIFLD est un désastre pour les travailleurs. L’AIFLD dit que si on fait ce qu’il veut, il nous donnera de l’argent. L’Institut achète les dirigeants syndicaux ».

L’AFL-CIO a aidé à organiser cette surexploitation des travailleurs du Mexique et du reste de l’Amérique latine que ses dirigeants prétendent aujourd’hui dénoncer. Mais ces dénonciations ne sont que du cinéma puisque la centrale syndicale ne propose toujours pas plus qu’auparavant une lutte contre ceux qui sont les principaux responsables de cette surexploitation, c’est-à-dire les capitalistes et les grandes entreprises américaines.

Les intérêts de la classe ouvrière

Si les dirigeants des syndicats voulaient vraiment se battre pour les emplois, ils prendraient pour cible ceux qui les suppriment, les grandes entreprises américaines. Ils organiseraient les travailleurs pour garantir l’emploi de tous les ouvriers dans les usines qui se délocalisent, aussi bien aux États-Unis d’un État à l’autre, que dans le monde d’un pays à un autre. Mais aussi dans les usines, plus nombreuses d’ailleurs, qui ne bougent pas... mais qui réduisent néanmoins leurs effectifs. Ils se battraient pour de meilleures conditions de travail. Ils se battraient pour la réduction du temps de travail. Ils n’accepteraient pas de laisser aux seuls patrons le bénéfice de l’augmentation de la productivité. Ils lutteraient pour le partage des heures de travail, pour qu’une partie de la classe ouvrière ne soit plus surexploitée alors que l’autre est au chômage.

Ce genre de lutte donnerait aux travailleurs des États-Unis leur propre objectif de classe, un programme défendant les intérêts de la classe ouvrière dans sa lutte contre la classe capitaliste. Ce faisant, ils feraient pression sur l’impérialisme le plus puissant, à sa base, de l’intérieur. En menant ces luttes-là, les travailleurs américains réduiraient même la capacité de l’impérialisme à poursuivre l’exploitation ailleurs. Ils ouvriraient de nouvelles perspectives de lutte aux travailleurs dans d’autres pays, y compris dans le tiers monde et, en particulier, au Mexique. Ils renforceraient la solidarité internationale de la classe ouvrière, si nécessaire pour combattre l’impérialisme qui exploite le monde entier.

Mais prendre comme cible l’ALENA n’est pas seulement une diversion, c’est aussi un piège pour la classe ouvrière. Car, qu’on le veuille ou non, cela dresse les travailleurs américains contre les travailleurs mexicains, au lieu de les unir contre la même bourgeoisie qui les exploite tous. En agissant ainsi, l’AFL-CIO, loin de rompre avec son passé pro-impérialiste, continue à servir les intérêts des capitalistes américains... même si ses dirigeants prétendent s’opposer à ceux-là.