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LDC n° 17, mai 1988
République dominicaine : mouvements sociaux de masse et politique des organisations d’extrême gauche




Voisine d’Haïti avec laquelle elle partage l’île de Saint-Domingue, la République Dominicaine est, elle aussi, témoin de multiples mouvements de masse depuis plusieurs années.

Le dernier de ces mouvements a été un quasi soulèvement général de tout le pays durant le mois de février dernier. Aussi bien la région du Centre Nord, autour de la ville de Santiago, qualifiée de « poumon économique du pays », que la région attardée du sud-ouest ont vu la multiplication des « protestas ».

Il y eut des grèves, des marches, avec des scènes d’émeutes à Santiago, à Moca, dans le nord, et dans les provinces d’Azua et de Barahona. Des supermarchés ont été pillés et les vivres distribuées à la population.

La répression a été sanglante : près d’une dizaine de morts, principalement en Azua. Mais le président de la République, Joaquin Balaguer, a dû faire machine arrière. Le salaire a été augmenté de 33 % et est passé de 300 à 400 pesos, c’est-à-dire qu’il équivaut à moins de 500 francs par mois. Depuis, un calme relatif est revenu sur l’île.

Mais ce soulèvement populaire et ouvrier n’est pas le premier du genre en République Dominicaine.

Ainsi, en avril 1984, il y eut un véritable soulèvement dans la capitale Santo Domingo pour protester contre les hausses de prix ordonnées par le Fonds Monétaire International. La répression fut brutale, et il y eut officiellement plus de 100 morts dans les rangs des manifestants.

Malgré cette répression, le 28 juillet 1987 a vu une grève générale, elle aussi réprimée : il y eut deux morts.

Bien que la République dominicaine soit un peut moins pauvre que Haïti voisin ; et bien que, depuis la chute de Trujillo en 1963, le pays n’ait pas subi une dictature aussi féroce que celle de la famille Duvalier, la vie y est très dure pour les masses travailleuses, aussi bien celles qui ont un emploi stable que les centaines de milliers de prolétaires sans emploi et qui doivent vivre d’expédients dans les quartiers pauvres de Santo Domingo et Santiago.

La crise economique et ses consequences politiques

La crise économique a frappé de plein fouet la République Dominicaine. Deux faits en témoignent :

 le fardeau de plus en plus lourd de la dette. En 1986, la République Dominicaine devait rembourser une somme supérieure au total de ses exportations !

 la dévaluation du peso dominicain par rapport au dollar. Alors qu’au début des années 1980, le peso valait légèrement moins d’un dollar, actuellement il faut plus de 5 pesos pour un dollar. Par rapport au dollar, comme par rapport au franc, les revenus ont été divisés par 5 en cinq ans. Cette dévaluation a d’abord touché sévèrement les produits importés qui ont renchéri d’autant. La dévaluation a frappé non seulement la petite-bourgeoisie et les « bons salaires », consommateurs de produits importés, mais aussi jusqu’aux couches les plus démunies de la population.

C’est sur ce fond de crise économique que les classes dirigeantes connaissent des crises politiques endémiques.

De 1978 à 1986, l’équipe au pouvoir était celle du Parti Révolutionnaire Dominicain. Malgré l’adjectif, ce parti n’a rien de révolutionnaire. Lié à l’Internationale Socialiste, il se donnait une vague coloration anti-impérialiste et recrutait de fait l’essentiel de son électorat dans les couches ouvrières et populaires des villes.

Mais ce parti a très vite été un point de rassemblement des affairistes et des politiciens véreux. Ainsi, le président Guzman s’est suicidé en 1982, quelques mois avant le terme de son mandat, sachant qu’il allait être poursuivi pour corruption. Son successeur, Salvador Jorge Blanco, et de nombreux membres de son gouvernement ont été accusés de corruption. Tandis que ministres et hauts fonctionnaires du PRD étaient emprisonnés quelques mois en préventive, Jorge Blanco lui-même n’échappait à la prison qu’en allant se faire soigner opportunément aux États-Unis.

C’est dans ces conditions qu’eurent lieu les élections de 1986.

D’un côté, le Parti Révolutionnaire Dominicain, dirigeant un gouvernement répressif, manifestement impopulaire et de surcroît déchiré par des luttes fractionnelles.

En face, le principal parti d’opposition, le Parti Réformiste Social-Chrétien, de droite, également déchiré par des luttes de clans, qui n’avait pu s’unir qu’en faisant appel à l’ancien président de 1966 à 1978, Joaquin Balaguer, âgé de 82 ans et aveugle.

A ces élections de 1986, ces deux grands partis ont obtenu aux alentours de 40% des voix chacun. Le PRSC, jusque-là dans l’opposition, devança cependant le PRD, mais d’une faible marge de 1% environ.

Dans ce contexte, c’est un troisième parti, le Parti de la Libération Dominicaine, qui a capitalisé le mécontentement. Le Parti de la Libération Dominicaine est le parti de Juan Bosch. Juan Bosch est cet ancien président de la République, le premier président élu en République Dominicaine après l’assassinat, en 1963, du dictateur Trujillo. Il avait été renversé après quelques mois de gouvernement par un coup d’État militaire organisé par l’impérialisme américain.

Les troupes d’invasion américaines, qui étaient intervenues directement, s’étaient alors heurtées à une résistance populaire qu’elles n’ont pu vaincre qu’au bout de plusieurs semaines de combats acharnés.

La lutte de 1963 a profondément marqué la vie politique de Saint-Domingue ; et Juan Bosch, politicien modéré mais personnellement lié à Fidel Castro, en capitalise dans une certaine mesure le souvenir.

Juan Bosch avait été autrefois dirigeant du Parti Révolutionnaire Dominicain dont il est question plus haut. Mais il l’a quitté en 1973, c’est-à-dire avant que le PRD accède au pouvoir et s’y use, précisément pour fonder le Parti de la Libération Dominicaine (PLD).

Le PLD se dit marxiste. Mais c’est un parti fort modéré sur le plan social. C’est surtout un parti nationaliste qui revendique la libération du pays du joug américain.

Le poids du PLD s’est accru au fil des ans en gagnant une fraction de la base populaire du PRD. De 1 % des voix en 1978, il est passé à 10 % en 1982, puis, en 1986 il obtint 18 %.

L’influence du PLD est avant tout une influence de type électoral. Certes, le PLD contrôle un syndicat, la Centrale des Travailleurs Majoritaire (CTM). Mais ce syndicat est loin d’être le plus influent de la République Dominicaine : il y a une demi-douzaine de centrales syndicales, d’influences diverses, sans compter les syndicats indépendants, non affiliés à une centrale, comme la SITRACODE, le syndicat des travailleurs de l’électricité. A l’heure actuelle, il semble que la CGT, animée essentiellement par des militants d’extrême-gauche, ait rattrapé et dépassé en influence la CTM.

C’est dire que même dans les milieux syndicaux de la classe ouvrière, l’influence du PLD, sur d’autres terrains que celui des élections, reste limitée.

Mais il faut croire que le poids électoral du PLD pose problème à l’extrême-gauche dominicaine. Les organisations de gauche et d’extrême-gauche se sont divisées en deux courants sur la question de l’attitude à avoir vis-à-vis du PLD :

 certains, comme le Parti Communiste Dominicain, petit parti stalinien, mènent une politique d’opposition verbale au PLD et tentent d’entrer en concurrence avec lui. Pour le PCD, c’est une question importante car il y a concurrence au niveau international entre les deux. Par ses liens personnels avec Castro, le PLD marche de fait sur le terrain du PCD, celui de la reconnaissance internationale par le camp soviétique.

 un autre courant est celui des groupes qui ont choisi de s’adresser prioritairement au PLD d’une manière ou d’une autre. Ces groupes, parmi lesquels l’OST, se réclamant de la IVe Internationale, le Bloque Socialista et le Parti des Travailleurs Dominicains, groupe ex-maoïste, agissent le plus souvent en commun.

Ils mettent en avant la nécessité d’un Front Elargi, le Frente Amplio qui, dans l’esprit de tous ceux qui en caressent le projet, devrait comprendre les organisations de gauche et d’extrême-gauche et le PLD.

Tout en employant le même terme de Frente Amplio, chacun en justifie le projet par ses propres arguments.

Le frente amplio vu par le bloque socialista

Le Bloque Socialista est une organisation issue elle-même d’un regroupement de plusieurs organisations plus petites. Il a connu un certain nombre de difficultés au cours des deux années passées. Une large fraction de ses militants l’ont quitté à l’issue du congrès de la mi-1987.

La direction du Bloque Socialista a développé dans une série d’articles sa politique en direction du PLD, et les raisons qui la conduisent à la mener.

Ainsi, dans le numéro 39 de son organe El Socialista, on trouve sous le titre « Un gouvernement sans opposition » : « Devant la faiblesse des forces d’opposition (...) il est nécessaire de chercher l’alternative d’un front politique d’opposition qui soulève une plate-forme de solution à la crise (...)

ce front d’opposition serait un Front Elargi qui réunit tous les courants d’opposition de caractère progressiste : partis politiques, organisations de masse, personnalités indépendantes, etc. » .

De quelle crise s’agit-il ? Le numéro 41 d’ El Socialista nous donne la réponse. Sous le titre « Tâches de la gauche pour 1987 », il y a les sous-titres évocateurs : « Vaincre le reflux » ou « Nous avons besoin de forces »... et, dans le numéro 42 d’ El Socialista, le secrétaire général du Bloque Socialista ajoute dans l’article « La lumière au bout du tunnel » : « Les pas urgents de la construction interne du Bloque Socialista trouvent une meilleure atmosphère dans une politique de Front... » .

La politique de Front Elargi apparaît surtout comme une réponse à usage interne pour le Bloque Socialista.

Mais il n’est pas certain que grand-chose distingue vraiment sur le plan politique le Bloque Socialista du PLD. La principale préoccupation politique du Bloque Socialista semble être de créer une formation politique d’opposition au gouvernement de droite, en remplacement de ce parti de la « gauche » officielle, ce Parti Révolutionnaire Dominicain, qui s’est décidément trop déconsidéré au pouvoir.Cette préoccupation rejoint tout naturellement celle du Parti de la Libération Dominicaine. Il est dans une certaine mesure dans la logique des choses que la direction de Bloque Socialista, bien qu’elle se veuille à l’extrême-gauche, donne comme perspective à ses militants, de se joindre à ce Parti de la Libération Dominicaine qui a l’air d’avoir le vent en poupe.

Le parti des travailleurs dominicains : une plus grande clarte dans le suivisme

Il semble en aller de même pour le Parti des Travailleurs Dominicains.

Cette organisation est apparemment le plus gros des groupes d’extrême-gauche de la République Dominicaine. Autrefois maoïste, il ne revendique plus cette appellation. Il a une influence certaine au sein d’une des plus grandes centrales syndicales, la CGT.

Voilà ce qu’affirme le président du PTD, défendant la politique du Front Elargi : « ... il s’agit d’un instrument pour la recherche et la conquête d’un gouvernement honnête... » ou encore « une politique de majorité capable de réunir les forces nécessaires pour arriver à la direction politique de la nation... » (extraits de Liberacion n° 12, organe du PTD). Et les affiches du PTD réclament un « Pouvoir populaire ».

Dans un dépliant : « Qu’est-ce que le PTD ? », il affirme qu’ « à plus court terme, le PTD lutte pour une société démocratique qui assure le pain, le travail, la santé, l’éducation, le logement, la liberté, la paix et de sains loisirs au peuple dominicain » .

Et, pour y arriver, il affirme impulser « la formation d’un Front Elargi qui regroupe toutes les organisations et les personnes disposées àaffronter les grands problèmes du pays » .

Là encore, le suivisme du Parti des Travailleurs Dominicains à l’égard du PLD est dans la logique de toute son orientation politique. Malgré son nom et sa référence aux travailleurs ; malgré le fait qu’il se situe à l’extrême-gauche, c’est une organisation réformiste, pour autant que ce terme soit approprié dans un pays pauvre, où il n’y a pas de place même pour des réformes modérées en faveur de la classe ouvrière. Son objectif, c’est simplement un gouvernement plus « honnête » dans le cadre du système ; plus enclin à écouter les doléances des travailleurs. Et c’est apparemment par les élections, éventuellement appuyées par des « luttes populaires » que le Parti des Travailleurs Dominicains compte y parvenir.

Logique d’ailleurs avec cette politique, le Parti des Travailleurs Dominicains ne se contente pas de faire la cour à ce PLD. Sans le PLD il ne peut certes pas y avoir une grande formation d’opposition de « gauche ». Mais tout en ayant un poids électoral incomparablement plus grand que les groupes d’extrême-gauche qui misent sur lui, le PLD n’en a cependant pas assez dans l’état actuel des choses, pour espérer gouverner un jour.

Aussi, le Parti des Travailleurs Dominicains lorgne vers une des fractions de cette « gauche » officielle déconsidérée représentée par le PRD, la fraction qui est dirigée par Peña Gomez. Peña Gomez est le leader d’une aile « progressiste » du PRD, dont le « progressisme » consiste surtout à vouloir se démarquer de la direction officielle du PRD et des souvenirs que le long passage au gouvernement de ce parti a laissés dans les masses populaires ; pour la bonne raison que Peña Gomez nourrit lui-même des ambitions présidentielles.

La politique de l’o.s.t.

L’Organisation Socialiste des Travailleurs est ce qui reste, après son éclatement, de l’ancien groupe trotskyste Que Hacer, lié au Secrétariat Unifié.

De par ses références, ce groupe se réclame donc de la révolution prolétarienne ; son programme est censé être en conséquence aux antipodes de celui du PLD. Pourtant, l’OST n’a rien de plus et rien d’autre à proposer comme perspective que les groupes d’extrême-gauche précédents : l’union de toutes les petites organisations d’extrême-gauche avec le PLD.

Même en mettant une bonne dose d’euphémisme tarabiscoté dans la description du PLD, l’OST le considère néanmoins comme un « parti de petits-bourgeois urbains avec un poids ouvrier dans ses rangs » et affirme dans son journal ( Prolétario ne 20) que la politique du PLD « oscille entre des formulations anti-impérialistes et un certain réformisme bourgeois conservateur » .

L’OST est cependant toute prête à pardonner au PLD d’être ce qu’il est, car le numéro 14 de Prolétario explique que « Pour qu’une initiative comme le Front Elargi puisse se matérialiser (...) elle doit recevoir l’appui d’une organisation qui possède un pouvoir de convocation que n’a ni isolément, ni tous ensemble, aucun des partis et des groupes de la gauche dominicaine » (...) « pour cette raison, les organisations de gauche qui travaillent vraiment pour le Front Elargi réalisent des efforts pour conquérir le PLD à ce projet, au lieu de s’opposer à partir des positions dogmatiques et sectaires « .

Malgré le langage embrouillé employé par l’OST pour décrire le PLD « parti de petit-bourgeois urbains » avec « poids ouvrier dans ses rangs » etc. au lieu d’affirmer clairement les intérêts politiques de quelle classe, la bourgeoisie ou le prolétariat, le PLD représente, on doit comprendre que l’OST n’a pas une appréciation d’un enthousiasme immodéré à l’égard de la politique de ce parti. Seulement voilà, ce parti qui, au dire même de l’OST, oscille du côté du « réformisme bourgeois conservateur », a un avantage qui fait qu’on lui pardonne celui d’être assez grand pour disposer d’un « pouvoir de convocation ».

En d’autres termes, sans PLD, pas de Frente Amplio.

Et un front, pourquoi faire ? Signifie-t-il simplement un accord momentané, sur un objectif précis et sans cesser de dénoncer ce qu’est et ce que fait le PLD ?

Mais non, puisque dans le même article du numéro 20 du Prolatario, son auteur envisage explicitement des « actions communes avec un secteur de la bourgeoisie, mais sans nous engager dans un projet politique commun avec cette même bourgeoisie. Comme disait Lénine : frapper ensemble, mais marcher séparément » .

Qui est-ce donc, ce « nous », si méfiant envers ces secteurs de la bourgeoisie, avec qui il n’est pas question d’avoir de « projet politique commun » ? Eh bien, ce « nous », c’est le Frente Amplio tout entier, le PLD compris (et surtout le PLD, devrait-on dire) ; l’ensemble de ce magma étant censé représenter « le front des ouvriers, des paysans, de la petite bourgeoisie, des chrétiens engagés avec les pauvres, des secteurs de quartiers, des organisations au caractère anti-impérialiste reconnu ».

Voilà donc que, par la magie de la plume, le PLD devient une des forces politiques fondamentales du Front Elargi.

Tout cela est d’abord dérisoire, car comme le PLD n’a pas l’air de vouloir « élargir » par sa propre participation ce « front » qui, à défaut, n’existe que dans la tête de ses initiateurs d’extrême-gauche, la politique qui consiste à vouloir influencer ce parti pour qu’il veuille bien de ce front dont il ne veut pas, se limite simplement à le suivre, vainement.

Et tout cela, c’est surtout aux antipodes du chemin pour se développer sur la base d’une politique révolutionnaire. Car si le PLD finissait par trouver un intérêt politique à un tel front - cela n’arriverait certainement pas sous les adjurations de l’OST, mais seulement si le PLD, ce parti bourgeois passablement conservateur, trouvait un intérêt à se couvrir sur sa gauche - , ce serait justement un Front dominé par un parti bourgeois nationaliste.

Les forces qui prétendent incarner d’une certaine manière le communisme révolutionnaire sont certainement faibles à Saint-Domingue. Mais ce n’est pas en les noyant dans un Front que l’on a une chance de les renforcer.

L’OST a le crédit qu’elle a ; et ne peut évidemment nuire aux intérêts du prolétariat de Saint-Domingue que dans les limites de ce crédit. Mais si l’OST disposait du moindre crédit dans la classe ouvrière, sur la base d’une politique de classe, ce Front, tel qu’elle le rêve, serait seulement une façon de subordonner les intérêts politiques du prolétariat à la bourgeoisie nationaliste.

Le pld et les organisations d’extrême-gauche

Maintenant que les groupes de gauche et d’extrême-gauche discutent abondamment du Front Elagi depuis plus d’un an, quels en sont les résultats ? Ces groupes, plus deux ou trois autres, ont signé le plus possible de communiqués en commun. Mais qu’en est-il de l’objet de leur désir, le PLD ?

Le PLD jusqu’à maintenant s’est refusé à toute action commune avec ces organisations pour ce qui a trait à la politique intérieure de Saint-Domingue. Les deux seuls cas où le PLD a organisé quelque chose en commun avec l’extrême-gauche fut un rassemblement à Santiago le 29 mars 1987 pour protester contre le paiement de la dette extérieure, puis la commémoration de la révolution sandiniste le 19 juillet 1987.

Mais, en ce qui concerne la lutte contre les maux dont souffre la population et pour mener une action dans ce domaine, le PLD ne se soucie nullement des organisations qui lui proposent le Front Elargi.

Il mène sa politique seul, en tant que parti responsable aux yeux de la bourgeoisie et qui s’appuie sur les manoeuvres de couloir au Parlement pour se faire bien voir des couches pauvres de la population. A ce niveau, il agit exactement comme un parti bourgeois responsable et n’a ni le désir ni le souci d’apparaître comme le représentant des intérêts de la rue face à ceux de la bourgeoisie.

Dans aucune des graves crises politiques qui ont secoué la République Dominicaine durant ces cinq dernières années, le PLD n’est apparu autrement que comme un concurrent des autres partis bourgeois pour la direction des affaires de la bourgeoisie dominicaine.

Et les organisations d’extrême-gauche jouent là le rôle de soutien de cette politique. Soutien qui n’est sans doute pas déterminant car ces organisations sont de petite taille, mais soutien quand même.

Au moment où l’entrée en lutte endémique de dizaines de milliers de travailleurs, de pauvres, témoigne de la gravité de la crise sociale que connaît le pays, ces groupes d’extrême-gauche n’ont rien d’autre à proposer qu’un gouvernement d’union nationale composé de vieux chevaux de retour comme Juan Bosch et de moins vieux comme Peña Gomez.

C’est cela qui a mis dans la période précédente les organisations d’extrême-gauche dans l’impossibilité de jouer un rôle important et de peser dans les évènements.

Elles peuvent toujours dire qu’elles n’ont pas la taille suffisante. Mais, justement, ce n’est pas en jouant le rôle de cinquième roue du carrosse du PLD qu’elles pourront acquérir la taille suffisante. Cela signifie-t-il qu’il soit inutile de mener une politique en direction sinon du PLD, du moins de ses militants ouvriers dans les entreprises ou dans les quartiers pauvres ? Au contraire, il y a sans doute bien des choses à leur proposer, surtout dans la situation de crise actuelle.

Mais une telle politique nécessite en même temps une critique de la politique de la direction du PLD qui, elle, ne se pose en défenseur de la population pauvre que tant que cela arrange ses plans de conquête du pouvoir par le biais des élections. Et ce ne sont pas les occasions qui ont manqué depuis plusieurs années pour mener cette politique.

Certes, une telle politique attirerait immanquablement l’hostilité de la direction du parti de Juan Bosch. Mais même pour espérer trouver un jour l’oreille des militants ouvriers de ce parti, il est nécessaire dès maintenant de montrer en quoi le nationalisme verbal du PLD n’est qu’un paravent pour mieux tromper les pauvres, les exploités.

C’est en tentant de repeindre en rouge la façade violette (couleur officielle du PLD) du parti de Juan Bosch, en dissertant abondamment sur les vertus supposées du Frente Amplio, que ces organisations espèrent trouver du crédit.

Probablement ces organisations d’extrême-gauche se trompent même simplement dans leur espoir d’accroître leur audience dans le sillage du PLD..

Et si d’aventure, l’audience du PLD s’accroissant, les organisations d’extrême-gauche bénéficiaient de certaines retombées, ce ne serait certainement pas un avantage du point de vue des intérêts politiques de la classe ouvrière. Car ce n’est pas en ayant des illusions dans le PLD que la classe ouvrière pourrait faire prévaloir ses intérêts.

Les soubresauts dans les masses sont peut-être des signes avant-coureurs d’une crise sociale et politique grave à Saint-Domingue. Il en existe déjà bien des ingrédients : la dégradation des conditions d’existence déjà misérables des masses pauvres, la déconsidération croissante des forces politiques les plus importantes de la bourgeoisie.

La classe ouvrière et les masses pauvres ont besoin d’être préparées aux épreuves qui les attendent. La sauvagerie avec laquelle ont été réprimées les grèves et les émeutes de la faim, même dans le cadre de ce régime dit démocratique, en tous les cas parlementaire, dont bénéficie encore le pays, montre que les travailleurs et les pauvres n’ont rien à espérer des classes privilégiées.

Les conditions politiques permettent encore une certaine liberté de propagande et d’agitation. Cela ne durera pas nécessairement longtemps. Les forces de répression se contentent pour l’instant de réprimer dans le sang les manifestations de colère des classes pauvres. Elles peuvent être tentées de régler à leur manière la crise politique et sociale, en balayant par la même occasion le régime parlementaire.

La classe ouvrière de Saint-Domingue ne pourra se défendre et à plus forte raison, remporter des victoires, que sur la base d’une politique indépendante de classe.

Cela exige qu’il existe, au sein de la classe ouvrière dominicaine, des militants, une organisation qui militent clairement dans cette perspective là ; qui mènent leur propagande et leur agitation au nom d’une politique de classe hardie, cherchant à élever la conscience de classe du prolétariat et son degré d’organisation. Les possibilités d’action et les formes d’interventions politiques concrètes dépendent de la force et de l’audience de l’organisation révolutionnaire prolétarienne. En cas de montée de la combativité de la classe ouvrière, l’audience peut venir vite. Mais il faut une politique juste.

Une politique permettant à la classe ouvrière de Saint-Domingue de voir clairement quels sont ses ennemis et quels sont ses faux amis.

Une politique qui les mette en garde contre tous les charlatans qui « gauchiront » leur langage au besoin, pour capter la confiance des travailleurs, afin de les désarmer d’abord, de les démobiliser sur le terrain de classe, et les trahir ensuite. Et en particulier, cultiver des illusions électoralistes au sein des masses ouvrières, c’est grave partout, y compris dans les démocraties impérialistes, mais c’est criminel dans les pays pauvres, car cela revient à les désarmer et à les livrer pieds et poings liés à l’armée.

Une politique préparant la classe ouvrière à l’affrontement inévitable avec l’armée, et leur indiquant les voies et les moyens par lesquels elle pourrait disloquer l’armée d’en dedans, la rendre incapable de réprimer.

Une politique cherchant à s’adresser, au nom de leurs intérêts de classe communs, aux prolétaires de Haïti voisin et, au-delà, aux prolétaires de l’ensemble des Caraïbes.

Une politique qui prépare, aussi, les travailleurs à une intervention éventuelle directe de l’armée américaine, de sorte que cette intervention ne se termine pas de la même manière qu’en 1963.

Des militants, des organisations résolument sur le terrain de la révolution prolétarienne et engagés sur cette voie, existent-ils à Saint-Domingue ? Ce n’est apparemment pas le cas des organisations d’extrême-gauche engagées dans la politique de Frente Amplio - et cela ne peut pas l’être dans le cas de cette politique d’alignement et de suivisme derrière un parti qui ne représente en rien les intérêts de la classe ouvrière. Ce que l’on peut certainement espérer de mieux, c’est que la situation politique actuelle à Saint-Domingue amène un certain nombre de militants sur cette voie.