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LDC n° 8, avril 1987 (noirs américains)




Le mouvement noir qui occupa une place prépondérante dans la vie politique américaine pendant près de trente ans, semble si loin, que ses événements marquants dont on célèbre l’anniversaire sont maintenant entrés dans l’histoire. Il est vrai que la révolte de la prison d’Attica, qui témoigna de l’éventuelle capacité du mouvement noir à entraîner derrière lui les blancs pauvres, - les hispaniques, tous les opprimés, fut aussi l’annonce du commencement de la fin pour lui. Attica eut lieu en 1971, il y a plus de quinze ans.

Au moment d’Attica, ce mouvement noir avait réussi ce qui pouvait sembler impossible en 1947, quand des vétérans revenant de la Seconde Guerre mondiale étaient lynchés parce qu’ils n’avaient plus les manières serviles exigées des noirs dans le Sud ; ce qui pouvait sembler impossible même encore en 1955, quand un noir fut lynché dans le Mississipi parce qu’il s’était inscrit sur les listes électorales, vingt et un autres étant tués par des bandes racistes la même année dans ce même État. En quelques années la lutte des noirs avait mis fin à la ségrégation légale dans le Sud et aux pires aspects de sa version plus insidieuse mais pas moins réelle dans le Nord. Les noirs montrèrent que quand les gouvernants craignent suffisamment un mouvement social, ils peuvent être amenés à liquider eux-mêmes des maux sociaux qui semblaient pourtant faire partie des traits inhérents à cette société.

L’impact que leur lutte a eu sur leur place dans la société peut être mesuré en quelques chiffres. Le nombre de noirs inscrits sur les listes électorales, dans le Sud, qui était de 250 000 en 1940, était monté à 3,5 millions en 1971. Le revenu moyen d’une famille noire qui était de 40 % de celui d’une famille blanche en 1940 était passé à 65 % en 1975. Certainement ce changement est dû pour une part au déplacement des noirs des régions rurales vers les villes, mais il est dû aussi à l’ouverture de professions qui leur étaient jusque là pratiquement fermées : les postes les mieux payés de la grande industrie, du bâtiment ou des bureaux. Un changement significatif du système scolaire fait qu’aujourd’hui il y a proportionnellement plus d’étudiants noirs que de blancs à l’université. Les lynchages publics, qu’on comptait jadis par plusieurs douzaines en une année, ont maintenant virtuellement disparu de la scène.

Ces changements furent le résultat d’un mouvement social de masse, qui secoua profondément la société américaine. Ce fut le combat de plusieurs générations. Tout le pays fut finalement touché par la lutte des noirs pour se libérer des entraves que leur imposait une société raciste qui avait légalisé leur oppression : les grandes villes du Sud mais aussi ses petites villes et ses régions rurales, les ghettos du Nord, les écoles, les prisons, l’armée, les cités industrielles et les usines... tous les secteurs où la concentration de noirs était forte.

Bien que la lutte des noirs ait changé la position d’infériorité dans laquelle ils étaient historiquement maintenus dans ce pays, elle ne l’a pas supprimée. Un meilleur accès à différentes professions n’a pas effacé l’énorme différence qui demeure toujours entre noirs et blancs ce n’était pas possible, pour la simple raison que la plupart des noirs sont des travailleurs. En fait la disproportion a de nouveau grandi depuis 1975, du fait que les travailleurs noirs, de même que les autres couches de la classe ouvrière, mais encore plus durement que le reste de la classe ouvrière font les frais de la crise économique. Le mouvement noir s’est finalement effondré à cause de son incapacité à vaincre les inégalités sociales fondamentales résultant d’une société divisée en classes.

Etait-il possible que ce mouvement de masse se termine d’une autre façon ? Contenait-il des potentialités qui ne se réalisèrent pas, non pas à cause de la situation, mais à cause du mouvement lui-même. Ces buts qu’il se donna, les organisations qui en prirent la direction potentialités qui auraient pu se réaliser en se donnant d’autres buts, et d’autres organisations ?

Ces questions aujourd’hui pour nous, révolutionnaires communistes, ne sont pas seulement un débat sur un point d’histoire, mais elles demeurent posées parce que ce problème se posera certainement à nouveau à nous, étant donné la continuation dé l’oppression raciste à laquelle la masse des noirs est toujours soumise.

De l’annulation d’une marche sur washington aux chambres de la cour suprême

Depuis la Seconde Guerre mondiale il y a avait des signes montrant que les noirs, au premier rang quand il s’agissait d’aller se sacrifier à la guerre, n’entendaient plus être traités par ailleurs comme des citoyens de seconde classe. Une série de luttes durant la guerre fit la preuve de cette détermination : l’organisation en 1941 de la fameuse « marche sur Washington », annulée à la dernière minute quand Roosevelt signa un décret créant la « Commission de l’égalité pour l’emploi » ; les résistances dans l’armée elle-même durant la guerre ; la défense opposée par les noirs aux policiers et aux bandes de blancs au cours des émeutes raciales de 1943.

La fin de la guerre, avec le retour des anciens combattants noirs dans le Sud ségrégationniste, vit des luttes éclater un peu partout même si elles restèrent isolées. Dans les États du centre il y eut des manifestations, des campagnes pour l’inscription sur les listes électorales et les premières « marches pour la liberté ». Dans le Sud profond, un boycott des bus par les noirs à Bâton-Rouge, en Louisiane, réussit à imposer la fin de la ségrégation dans les transports en commun de la ville en 1953.

Les premiers objectifs du mouvement noir tournaient essentiellement autour de la nécessité de mettre fin aux lois sur la ségrégation qui était imposée aux noirs vivant dans le Sud Les premiers qui lui proposèrent clairement ces objectifs lui proposaient aussi de diriger leurs efforts vers le gouvernement, en particulier le gouvernement fédéral, de l’influencer de façon qu’il impose ces changements et d’amener les autorités fédérales à imposer à un Sud récalcitrant la « loi de tout le pays ». Ils ne dirent jamais à la masse des noirs qu’ils ne contraindraient le gouvernement à intervenir que si celui-ci sentait la pression, la détermination et la mobilisation massive des noirs. Au contraire, ils firent tout ce qu’ils purent pour canaliser les luttes dans un cadre étroit et légaliste. Ils affirmaient que les autorités fédérales seraient amenées à changer d’attitude par la « persuasion morale ». Cette argumentation prit plus tard le nom de « résistance non-violente ».

La décision de la Cour Suprême en 1954 d’interdire la ségrégation dans les écoles était la reconnaissance de l’existence d’un mouvement menaçant déjà de sortir de ces limites. Pourtant, à l’époque, cette décision servit à renforcer l’idée que la « persuasion morale » marchait.

On comprend les méthodes du mouvement à ses débuts, étant donné ceux qui lui donnaient son orientation : les pasteurs des églises noires du Sud, seuls organisations à avoir une réelle existence sous un système de ségrégation légale du type de l’apartheid ; les hommes de loi qui dirigeaient la NAACP (l’Association Nationale pour la Promotion des Gens de Couleur) et qui lui donnaient, du moins au niveau national, son allure légaliste ; les syndicalistes en particulier ceux des syndicats sociaux-démocrates, dont le but était de faire pression sur les Démocrates, pour les rendre plus sensibles aux plaintes des noirs, exactement comme, selon eux, Roosevelt avait été sensibilisé à la condition des travailleurs durant les luttes des années trente.

Malgré cette attitude polie et légaliste la masse des noirs, même alors, nourrissait une profonde défiance envers la société blanche et ses structures gouvernementales. Dès ces années-là des vétérans noirs revenus dans le Sud, organisaient de jeunes noirs pour les amener à refuser le service militaire. Au même moment, la Nation de l’islam (les Musulmans Noirs) développait son influence et bâtissait une organisation dans les ghettos du Nord en prêchant ouvertement contre les « Diables Blancs ».

Montgomery la victoire qui déclencha le mouvement national

S’appuyant sur les expériences passées, renforcé par les luttes similaires d’autres villes, le mouvement à Montgomery, en Alabama, en 1955-1956, donna le branle aux autres luttes à travers le Sud. Commencé comme une protestation contre la ségrégation dans les bus, il finit en une mobilisation d’une année pour toute une série de revendications. Le comité établi pour organiser le boycott des transports en commun se trouva à la tête d’une organisation à l’échelle de la ville qui eut à fournir des transports de remplacement et à s’occuper de tous les problèmes posés par le boycott. Pour celui-ci presque toute la communauté noire de Montgomery fut mobilisée. Il y avait des réunions de masse presque quotidiennement, attirant en temps ordinaire 200 ou 300 personnes, beaucoup plus quand survenait quelque chose d’important.

La victoire remportée à Montgomery renforça sans aucun doute le moral des noirs dans tout le sud, et ils commencèrent à organiser des actions semblables dans leurs propres villes.

La lutte du Sud prit une forme plus massive et plus organisée. Ce qui commença souvent comme une simple action de protestation limitée - contre la ségrégation dans les bus, l’inégalité dans les restaurants, le manque d’une piscine convenable pour les jeunes noirs - finit par l’engagement d’une masse de gens dans une lutte d’ampleur. Les gens apprirent à se réunir et à mettre sur pied leurs propres organisations, à mener à bien les nombreuses activités qui s’avéraient nécessaires pour maintenir l’action de protestation face à une résistance déterminée. Ils commencèrent même à poser la question de la défense de leurs réunions et activités. A maintes occasions les gouvernements ségrégationnistes du Sud furent contraints de rencontrer les représentants des noirs dont l’existence était ainsi reconnue de fait, imposée par la lutte. Bien avant que les lois sur la déségrégation soient formellement adoptées, les noirs s’étaient imposés comme des acteurs principaux de la scène politique.

A la fin de 1956, l’administration de vingt-et-une autres villes du Sud, ayant affaire à un boycott, et se souvenant sans aucun doute de la mobilisation de Montgomery, avaient mis fin à la ségrégation dans les transports en commun.

Les victoires plus faciles qui suivirent celle de Montgomery, combinées avec les décisions qui commençaient à tomber des cours fédérales, renforcèrent l’idée que, pour atteindre ses buts, le mouvement n’avait pas besoin d’autre chose que de ces actions modérées et de ces procédures judiciaires qui lui gagnaient alliés et soutiens, des activités qui restaient soigneusement dans le cadre des lois bourgeoises, sinon dans celui de la ségrégation.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas déjà des exempts, démontant par la violence la nature désastreuse de la « non-violence », comme cette méthode fut nommée bien mal à propos. A Little Rock, en Arkansas par exempt, une poignée d’enfants noirs furent envoyés au milieu d’une foule hurlante de racistes, dans l’espoir que les troupes fédérales les protégeraient, espoir déçu quand les troupes non seulement ne les protégèrent pas, mais tirèrent leurs baïonnettes pour leur interdire l’entrée de l’école. Et quand les soldats furent retirés, les enfants furent laissés seuls face à la populace.

Cela ne veut pas dire non plus qu’il n’y avait pas déjà des gens qui tournaient le dos à la prétendue « non-violence », qui laissait les noirs sans aucun moyen de défense, soumis à la violence des organisations racistes et de l’appareil d’État. A travers le Sud bien des gens essayèrent d’organiser au moins la défense de fait de leur propre communauté. L’auto-défense en armes de Monroe, en Caroline du Nord, obtint une publicité nationale parce que l’un de ses organisateurs, Robert Williams, fut forcé de fuir le pays, les autorités fédérales s’étant mises elles aussi à lui donner la chasse, mais ce ne fut que l’exemple le mieux connu de cette activité. A la même époque les Musulmans Noirs à la fois à Harlem et à Détroit s’opposaient aux policiers, leur interdisant l’entrée de leurs mosquées, faisant une démonstration qui leur valut une énorme sympathie dans les ghettos du Nord. Dès 1960, la Nation de l’Islam comptait des dizaines de milliers de militants, venus souvent des couches les plus pauvres et les plus misérables de la population noire.

Cependant, à la fin des années cinquante, l’idée la plus communément avancée par les organisations du mouvement noir était qu’il était possible finalement de mettre à bas la ségrégation par la « persuasion morale », si le mouvement continuait à s’étendre et posait la question sur le plan moral à tout le pays.

Martin Luther King, qui prit la tête de la SCLC (la Conférence des Dirigeants Chrétiens du Sud) quand celle-ci fut formée en 1957 fut l’un de ceux qui systématisa cette idée. Voilà comment il la présentait au cours d’une discussion à propos du boycott de Montgomery : « D’abord il faut souligner que la résistance non-violente n’est pas une méthode pour des lâches ; c’est une résistance... Car si le résistant non-violent est passifs dans le sens qu’il ne s’attaque pas physiquement à son adversaire, il est actif par son esprit et ses sentiments, cherchant constamment à persuader son adversaire que celui-ci à tort.. Un second fait fondamental qui caractérise la non-violence est qu’elle ne cherche pas la défaite ou l’humiliation de l’adversaire, mais à gagner son amitié et sa compréhension... Une troisième caractéristique de cette méthode est que l’offensive est dirigée contre les forces du mal plutôt que contre les personnes qui font le mal... Un quatrième point qui caractérise la résistance non-violente est d’accepter de souffrir sans chercher à se venger, d’accepter les coups de l’adversaire sans riposter. Des rivières de sang peuvent couler avant que nous gagnions notre liberté, mai ce doit être notre sang, disait Gandhi à ses compatriotes... Un cinquième point concernant la résistance non-violente est qu’elle évite non seulement la violence physique mais aussi la violence intérieure de l’esprit. Le résistant non-violent non seulement refuse de tirer sur son adversaire mais il refuse aussi de le haïr. » (La marche vers la liberté : l’histoire de Montgomery de M.L. King, Jr).

Le mouvement s’étend au pays du ku klux klan

En 1960 le mouvement avait commencé à s’étendre, en dehors des grandes villes du Sud, dans lesquelles était basée l’organisation des noirs, aux régions rurales où la résistance des racistes était la plus féroce.

Ce fut là, où la population locale n’avait souvent pas la force d’affronter les racistes directement, que les étudiants jouèrent le rôle principal. Commençant avec le fameux sit-in dans les restaurants de Greensboro, en Caroline du Nord, les étudiants des villes universitaires du Sud, petites villes pour la plupart, commencèrent à occuper les lieux publics interdits aux noirs. Le mouvement s’étendit rapidement. Deux mois après le début du sit-in de Greensboro, d’autres avaient commencé au moins dans 70 autres villes, la plupart dans le Sud profond, mais aussi quelques-uns dans le centre et même dans le Sud-Ouest.

Au cours des sit-ins de Nashville, dans le Tennessee, les étudiants qui furent arrêtés refusèrent de payer la caution. Dans tout le Sud les prisons commencèrent à se remplir. Cela devint presque la tactique privilégiée du mouvement étudiant, un moyen d’embouteiller l’appareil d’État comme aussi un moyen de résoudre le problème d’avoir à trouver l’argent pour la caution.

A partir du mouvement des sit-ins, une nouvelle organisation fut formée en 1961, le SNCC (le Comité de Coordination des Etudiants Non-Violents). Les militants du SNCC, venus des campus universitaires, plutôt que des églises ou de la NAACP, reflétaient l’impatience des jeunes noirs.

Comme le SNCC commençait à grandir, il orienta son activité vers l’inscription sur les listes électorales, en progrès dans tout le Sud.

Au même moment, les étudiants du Nord étaient attirés par les « marches de la liberté » organisées par le CORE (le Congrès pour l’Égalité Raciale). Les marcheurs de la liberté, comme on les appelait, prenaient les bus longue distance pour le Sud profond, refusant la ségrégation que l’on imposait pratiquement dès que ces bus avaient quitté la capitale, Washington.

Il fallait sans doute le dévouement et l’impatience des étudiants pour s’aventurer dans le territoire du Ku Klux Klan. En tout cas, ce fut la tâche qu’ils accomplirent, en particulier l’inscription sur les listes électorales dans les régions rurales, qui était la plus dangereuse. Ce fut là que la plupart des militants tombèrent, quelquefois victimes de lynchages publics, plus souvent des bandes d’assassins qui s’en prenaient à eux la nuit.

Malgré la volonté des étudiants d’affronter ces dangers, malgré leur impatience, le SNCC conservait les mêmes objectifs que les organisations plus anciennes et plus modérées. La déclaration de fondation du SNCC annonçait : « Nous affirmons que l’idéal philosophique et religieux de la non-violence est le fondement de nos objectifs, la présupposition de notre foi et la forme de notre action ». En fait le SNCC, patronné par la Conférence des Dirigeants Chrétiens du Sud de King, était un moyen pour celle-ci de maintenir son influence sur ces jeunes qui sentaient que les organisations existantes allaient trop lentement.

Birmingham : l’échec de bull connor

Comme à Montgomery en 1955, à Birmingham en Alabama, en 1963, il y eut une mobilisation massive de la communauté noire, et comme à Montgomery cela dura des mois. Mais les huit années qui s’étaient écoulées entre les deux événements avaient amené bien des changements dans la conscience de la population noire. A Montgomery en 1955, ceux qui conduisaient le mouvement avaient eu pour tactique d’appeler la population noire à boycotter les bus et les boutiques tenues par des blancs. Cela semblait en accord avec ce que la population noire était prête à faire.

Mais en 1963 les noirs de Birmingham avaient dépassé ce stade de la lutte passive. Martin Luther King, sentant la pression d’un mouvement qui menaçait de le dépasser et piqué parla défaite qu’il venait d’enregistrer à Albany, en Géorgie, défaite entraînée d’ailleurs par son refus de désobéir à un ordre d’une cour fédérale interdisant les manifestations, fut contraint à Birmingham - sous peine d’être poussé de côté - d’accepter que la lutte passe dans la rue. Il y eut trois mois entiers de manifestations, dans un secteur ou un autre de Birmingham, bloquant la police qui n’était jamais sûre de l’endroit où la manifestation du jour aurait lieu, et encore plus important gênant la marche des affaires.

La victoire sur Bull Connor, l’infâme ex-chef de la police de Birmingham, fut assurée précisément parce que le mouvement ne s’était soucié ni de la respectabilité ni de la recherche d’alliés comme on l’avait tant fait auparavant. Quand 700 jeunes furent arrêtés le 2 mai, les rues se remplirent. Des milliers d’autres furent arrêtés les jours suivants. Des enfants affrontèrent les chiens policiers et les lances à incendie dans les rues. Des bagarres éclatèrent quand les noirs n’acceptèrent plus les insultes lancées par les passants blancs. Les affaires, qui étaient déjà durement touchées, furent pratiquement paralysées. Les dirigeants des patrons essayèrent rapidement de concocter un accord, accédant à certaines revendications des noirs afin de stopper la lutte dans la rue. Il fallut ouvertement imposer cet accord aux dirigeants politiques de Birmingham. En cours de route, Bull Connor qui avait auparavant refusé d’abandonner sa charge, fut écarté de la tête de l’administration municipale. L’accord lui-même ne portait en fait que sur quelques revendications de la communauté noire. Cependant le fait qu’un raciste avoué comme Connor pouvait être défait montrait le pouvoir dont les noirs commençaient à faire preuve.

Une partie de la population noire ne voulait plus tout supporter tranquillement sans riposter à ses agresseurs. Ce changement fut apparent la nuit même de l’accord de Birmingham, après que le quartier général de King avait été l’objet d’un attentat. Des noirs, en particulier des jeunes, se répandirent dans les rues malgré les objurgations de l’entourage de King.

Cette nuit-là, le 10 mai 1963, marqua le début des émeutes urbaines. Elle fut rapidement suivie par d’autres émeutes, de faible ampleur au début, à Jackson, dans le Mississipi, quand Medgar Evers fut assassiné, et à Cambridge, dans le Maryland, quand des blancs attaquèrent des manifestants noirs.

Ces premières escarmouches dans les rues présageaient ce qui allait venir, même si les dirigeants traditionnels du mouvement noir proclamaient que les émeutes nuiraient à la cause des noirs, qu’elles repousseraient les prétendus modérés dans les bras des racistes, et qu’elles allaient aussi amener le Congrès à repousser une nouvelle loi sur les droits civiques qui devait venir devant lui.

En 1963, ceux qui étaient à la tête de la NAACP, de la SCLC, de la Ligue Urbaine du CORE, les dirigeants traditionnels du mouvement, se trouvaient dépassés par la rue. Cette nuit de mai à Birmingham, quand Wyatt Walker, le collaborateur de King dans la SCLC, essaya de demander à la foule de rentrer chez elle, il fut conspué au cris de « Va le dire à Bull Connor. Voilà ce que la non-violence rapporte ». A Jackson, dans le Mississipi, ceux qui essayaient de calmer la foule s’entendirent répondre : « La seule manière d’arrêter le mal maintenant est d’avoir une révolution. Quelqu’un doit mourir ».

Quand Kennedy en 1963, craignant que la marche projetée sur Washington ne soit plus contrôlée par personne, demanda à ceux qui l’organisaient de l’annuler, ceux-ci lui expliquèrent ainsi la situation : « Les nègres sont déjà dans la rue », répondit A. Philip Randolph au Président, « il est probablement impossible de les en retirer. Alors s’ils doivent descendre dans la rue de toute manière n’est-ce pas mieux que ce soit sous la conduite d’organisations dévouées aux droits civiques et disciplinées par la lutte plutôt que de les laisser à d’autres dirigeants qui ne se soucient ni des droits civiques ni de la non-violence ? Si les dirigeants des droits civiques demandaient aux nègres de quitter la rue, je doute qu’ils obéissent ». James Farmer du CORE reprit les arguments de Randolph : « Nous serions dans une situation difficile sinon intenable si nous annulions la manifestation de rue et puis que le projet sur les droits civiques soit repoussé au Congrès. Le résultat serait que la frustration se transformerait en violence et il faudrait de nouveaux dirigeants ». King dit que la marche pourrait servir « de moyen de canaliser d’une manière non-violente des mécontentements légitimes ».

C’est à cela que Malcolm X répondait : « Exactement comme le maître d’esclaves des jours anciens utilisait Tom, le nègre de la maison, pour surveiller les nègres des champs, le même maître aujourd’hui a des nègres qui ne sont rien d’autre que des Oncle Tom modernes... pour nous garder sous son contrôle, nous maintenir passifs, paisibles et non-violents... C’est comme cela qu’agit le blanc en Amérique. C’est un loup... et vous êtes les moutons. Chaque fois qu’un berger, un pasteur, nous enseigne à vous et à moi à ne pas fuir le blanc mais, en même temps, à ne pas le combattre, il nous trahit vous et moi. Ne sacrifiez pas votre vie inutilement. Au contraire préservez-la. C’est la meilleure chose que vous avez. Et si vous devez la donner ; que ce soit dans un combat à armes égales ».

Quand Malcolm argumentait de cette façon à la « Conférence de la Base » à Détroit en 1963, il reflétait les changements dans la conscience d’une fraction importante de la population noire.

Des droits civiques a la rébellion urbaine

Dans les dix semaines qui suivirent la victoire de Birmingham, des manifestations semblables et des campagnes de désobéissance civique débutèrent dans plus de cent cinquante villes du Sud. Ce ne fut nulle part à la même échelle qu’à Birmingham. Mais la détermination montrée dans les rues de Birmingham, quand elle commença à s’étendre aux autres villes du pays, ouvrit le chemin pour tout le Sud. Les barrières de la ségrégation commençaient à tomber.

Et cela donna le dernier coup de pouce pour la loi sur les droits civiques dont on parlait depuis longtemps et qui fut finalement votée en 1964.

La nouvelle loi ne faisait guère que répéter ce qui figurait déjà dans la loi fédérale depuis presqu’un siècle, loi jamais appliquée. Mais politiquement c’était la reconnaissance des changements que les noirs avaient imposés par leurs luttes. Cela montrait aussi que la bourgeoisie américaine entendait faire en sorte que son État semble donner aux noirs ce qu’en fait ils avaient pris eux-mêmes.

Mais au moment même où la loi fut votée, des couches considérables de la population noire avaient déjà abandonné l’espoir qu’il suffisait d’une loi passée à Washington pour changer la situation. La masse des noirs voyait aussi que malgré les victoires remportées, les unes après les autres, lentement et péniblement, la plupart des problèmes qu’ils rencontraient étaient toujours là. Cela fut clair quand la lutte s’étendit dans le Nord où il n’y avait ni ségrégation ni interdictions légales, et où cependant il fallut se battre pour conquérir les mêmes choses que dans le Sud où la ségrégation avait le poids de la loi.

D’autre part, les victoires, mêmes celles sur des points de détail, étaient payées par le sang et presque toujours, comme King l’avait demandé, par le sang des noirs. Quatre mois après l’accord de Birmingham, quatre petites filles furent tuées, victimes d’une bombe du Ku Klux Klan déposée dans une des plus importantes églises noires de la ville. Quand la « campagne d’été dans le Mississipi » se termina, non seulement Chaney, Schwerner et Goodman avaient été lynchés mais on enregistrait, rien que pour les huit premiers mois de l’année dans ce seul État, le meurtre de trente noirs par des blancs. Et les lynchages dans le Sud trouvaient leur pendant dans d’autres lynchages, légaux cette fois, perpétrés par les policiers dans le Nord. Les masses noires furent forcées d’assimiler les leçons amères de la lutte « non-violente ».

Presque immédiatement après le vote de la loi sur les droits civiques, les noirs de Harlem descendirent dans la rue. Bien que ceux qui avaient dirigé le mouvement jusque là accusèrent l’émeute de Harlem de nuire à la cause des noirs, les masses noires suivirent dans les rues de Bedford, Stuyvesant et Rochester, dans l’Est de New York ; Jersey City, Elisabeth et Paterson, dans le New Jersey, et Philadelphie en Pennsylvanie.

Bien sûr, ies actions plus traditionnelles qui avaient dominé la scène jusque là, continuèrent aussi : il y eut les deux marches de Selma à Montgomery en 1965, et la marche de Meredith à Memphis, dans le Tennessee, jusqu’à Jackson, dans le Mississipi en 1966 ; dans les villes il y eut des grèves des loyers, des boycotts des écoles et des manifestations devant les entreprises qui refusaient d’embaucher les noirs. La campagne d’inscription sur les listes électorales continua, donnant naissance en plusieurs endroits, dans les États du Sud, à une nouvelle structure politique pour faire pièce à celle des Parti Démocrates racistes. Dans le Michigan le « Parti pour la Liberté tout de suite » fut créé par ceux qui proposaient de créer un parti noir électoral afin d’exercer une pression sur les Démocrates.

Cependant les armées suivantes furent dominées par les révoltes de rue. En 1965, en décembre, en plus de Watts (faubourg noir de Los Angeles), des émeutes d’ampleur eurent lieu dans cinq villes. En 1966 on en compta vingt-et-une, les plus notables ayant lieu à Cleveland et Chicago. En 1967, quarante-et-une, en particulier à Cincinnati, Tampa, Atlanta, Buffalo, Newark (celle-là s’étendit à treize autres villes du New Jersey) et Détroit (celle-ci s’étendit à 8 autres villes du Michigan et de l’Ohio) ; mais il y en eut aussi de moindre importance dans plus de 150 autres villes. En 1968 quand Martin Luther King fut assassiné, des centaines de villes se soulevèrent presque simultanément, reflétant une conscience de plus en plus radicale des masses noires.

Au même moment, les prisons étaient des points chauds d’activité politique ; des lieux où les pauvres et les humiliés prirent connaissance de Malcolm, Fanon et Mao, évidemment, mais aussi de Marx, Lénine et Trotsky. Beaucoup de jeunes noirs, incarcérés pour vol, en vinrent à se considérer eux-mêmes comme des prisonniers politiques, victimes d’un système injuste. C’est ce ferment politique qui finalement devait produire la révolte des prisons qui marqua la fin des années soixante et le début des années soixante-dix.

Ce qui avait commencé comme une lutte des noirs contre les racistes avoués, ceux qui voulaient ouvertement, systématiquement et légalement refuser tout droit politique à l’ensemble de la population noire, s’était transformé en un mouvement dans lequel les masses noires se retrouvaient opposées à l’appareil d’État américain tout entier.

Le pouvoir noir : radicalisme et fin du mouvement

Avec la révolte dans les villes, des organisations nouvelles et plus radicales, comme les Panthères Noires, le RAM (Mouvement de l’Action Révolutionnaire) et la Ligue des Travailleurs Noirs Révolutionnaires, se formèrent. Des organisations plus anciennes, comme le SNCC et le CORE, adoptèrent une attitude plus radicale, symbolisée par le cri de « Pouvoir noir », et se donnèrent souvent une nouvelle direction.

Beaucoup des nouveaux dirigeants du mouvement noir suivaient la voie nationaliste radicale de Malcolm X, qui avait été assassiné en 1965. Ils étaient d’accord avec la façon dont il avait présenté le problème en 1964 : « C’est pourquoi, en 1964, il est temps maintenant pour vous et pour moi d’être enfin politiquement adultes et de réaliser ce qu’est le bulletin de vote ; de comprendre ce que nous sommes censés obtenir quand nous votons ; et que si nous refusons d’utiliser le bulletin de vote nous allons alors vers une situation où nous aurons à utiliser le fusil. C’est soit les urnes, soit les armes ». En effet tous menaçaient la société américaine ou du moins ses classes dirigeantes : « Si vous ne nous donnez pas ce que nous voulons, nous mettrons le feu ». SI.

Mais il n’y eut personne, du moins parmi ceux qui avaient de l’influence dans le mouvement noir, pour tenter de dire aux masses noires : « Pour obtenir ce que nous voulons, nous devons mettre le feu ». Même si une couche plus radicale avait été poussée sur le devant de la scène, il n’y avait personne pour préparer les masses noires à la nécessité de s’attaquer à la société bourgeoise en utilisant leur nombre et leur détermination pour cela. En fait malgré leur attitude combative et leurs discours radicaux, les nationalistes ne voulaient pas abattre cette société qui était la véritable cause de l’oppression des noirs. Ce qu’ils voulaient simplement c’était une place dans cette société, en particulier pour une nouvelle couche de bourgeois noirs.

Malcolm X avait exprimé cela clairement quand il définissait ce que voulaient les nationalistes : « La philosophie politique du nationalisme noir c’est que l’homme noir devrait contrôler la politique et les politiciens de sa communauté, pas davantage... La philosophie économique du nationalisme noir est nette et simple : nous devons contrôler l’économie de notre communauté. Pourquoi les blancs devraient-ils gérer tous les magasins de notre communauté ? Pourquoi les blancs devraient-ils gérer les banques de notre communauté ? Pourquoi l’économie de notre communauté devrait-elle être dans les mains de l’homme blanc ? Pourquoi ? Si un noir ne peut installer son magasin dans une communauté blanche, dites-moi pourquoi un blanc devrait installer son magasin dans une communauté noire... Si nous possédons les magasins, si nous dirigeons les affaires, si nous essayons d’établir des industries dans notre communauté, alors nous serons en mesure de créer des emplois pour nos proches... La philosophie sociale du nationalisme noir c’est que nous devons nous rassembler et supprimer les maux, les vices, l’alcoolisme, la drogue, et les autres maux qui détruisent la fibre morale de notre communauté. C’est nous-mêmes qui devons élever le niveau de notre communauté, son niveau de vie, embellir notre propre société de telle sorte que nous soyons satisfaits par notre milieu et n’allions pas courir frapper à la porte d’un autre milieu où nous sommes indésirables... Enfin, un dernier mot, mais ce n’est pas le moins important, je dois dire ceci à propos de la grande controverse au sujet des armes. La seule chose que j’ai jamais dite là-dessus c’est que le gouvernement ayant prouvé qu’il ne veut pas ou ne peut pas défendre la vie et la propriété des nègres, il est temps pour les nègres de se défendre eux-mêmes ». (Les urnes ou les armes).

Les organisations noires, ni celles des droits civiques ni les nationalistes, ne s’attaquèrent jamais aux aspects de l’oppression raciale liés à l’exploitation de classe, les unes et les autres ne cherchant finalement qu’à supprimer la ségrégation légale et à trouver une place plus équitable pour les couches les plus privilégiées de la population noire, tout en acceptant les divisions sociales, cause fondamentale de l’oppression de la majorité des noirs.

L’occasion manquée ?

Au milieu des années soixante-dix la lutte de la population noire était terminée Plusieurs facteurs hâtèrent sa fin. D’abord, beaucoup des revendications du début avaient été satisfaites, du moins en grande partie. En même temps, l’appareil d’État avait lancé une dure campagne d’intimidation, et même d’assassinats contre le mouvement. Plusieurs centaines des militants les plus déterminés furent tués. Des centaines d’autres furent jetés en prison. Enfin, les masses noires, celles qui avaient mené la lutte dans la rue, qui avaient amené la bourgeoisie américaine à céder ce que probablement elle n’avait jamais auparavant imaginé devoir céder, voyaient que les fruits de leur combat contre les lances à incendie, les fusils et les tanks allaient à d’autres.

La lutte des noirs aurait-elle pu avoir une autre fin ? Aurait-elle pu mettre un terme à l’exploitation sociale à laquelle les masses noires sont soumises, et du coup à toute oppression, en particulier l’oppression raciale ?

Aujourd’hui, nous ne pouvons pas répondre avec certitude, mais il y a eu sans aucun doute bien d’autres possibilités dans le mouvement noir qui n’ont pas été réalisées.

Ce qui a manqué, ce n’était pas la détermination, ni la combativité. Ce qui a manqué c’est que ce soient les masses noires qui prennent la tête de la lutte ; qu’elles conduisent le mouvement vers d’autres buts que ceux, réformistes bourgeois, que lui donnèrent ceux qui, pasteurs ou nationalistes radicaux, demeuraient dans le cadre de la société de classe, et qu’elles sachent appeler le reste des opprimés à les suivre.

Certainement bien d’autres couches sociales furent influencées par la lutte de la population noire, même si le mouvement noir ne fit aucune tentative pour s’adresser à elles.

Les noirs dans certaines de leurs luttes les plus militantes entraînèrent des travailleurs blancs à leur suite.

C’est ce qui se passa à Détroit où des blancs participèrent aux côtés des noirs à la révolte de 1967, au cours de laquelle un cinquième de ceux qui furent tués par la police et l’armée étaient blancs (le premier tué fut un travailleur polonais de 45 ans, abattu par la police lors des pillages). Détroit fut peut-être l’exemple le plus spectaculaire mais il montrait les possibilités qui n’avaient pas encore été saisies ailleurs. La révolte des prisons montra cette même possibilité : les prisonniers noirs, qui étaient les plus déterminés et les plus conscients, furent capables de jouer le rôle de direction dans la lutte, entraînant avec eux un grand nombre de prisonniers blancs et hispaniques.

La force du mouvement noir encouragea toute une série d’autres mouvements dans les années soixante : le mouvement étudiant contre la guerre ; les mouvements des Porto-Ricains, des Chicanos et des Indiens. Et il contribua probablement à relancer la combativité dans les entreprises américaines après le hiatus de la période maccarthyste. La lutte des noirs n’avait pas seulement donné confiance aux travailleurs noirs en leur propre pouvoir. Elle donna aussi confiance aux travailleurs blancs... même si cette confiance était hésitante et accompagnée de sentiments d’envie ou de rancune. Pour les travailleurs blancs, dans les années soixante ou soixante-dix, les noirs étaient ceux qui « savaient se battre ».

En prenant la tête du combat contre l’oppression raciste, les travailleurs noirs auraient pu avoir la possibilité de s’adresser à toutes ces autres couches de la société américaine et ainsi de transformer le combat contre l’oppression raciale en un mouvement social de tous les opprimés. Et pas seulement de la société américaine. La lutte des masses noires a sans aucun doute eu une influence sur les luttes des autres pays, en particulier dans les Caraïbes et en Afrique.

Cette occasion fut perdue dans les années soixante parce qu’il n’y avait pas alors d’organisation qui agissait avec l’idée que la révolution prolétarienne pouvait être, à la fois, la solution aux problèmes des noirs et le résultat de leur combat. Il n’y eut personne qui tenta de s’adresser aux travailleurs noirs, et de leur faire prendre conscience du rôle essentiel qu’ils devaient jouer pour que le mouvement se débarrasse de l’oppression qui pèse sur les noirs. Il n’y eut personne qui dit aux travailleurs noirs : « Si vous voulez supprimer l’inégalité qui pèse sur vous dans cette société vous devez vous préparer vous-mêmes à vous attaquer à l’appareil d’État, qui est le véritable garant de votre oppression ». Il n’y eut personne pour proposer aux travailleurs noirs de s’organiser eux-mêmes en tant que travailleurs, de prendre la tête du mouvement, afin de lui donner d’autres objectifs. Même les plus radicaux des groupes nationalistes n’envisagèrent pas de briser les cadres de cette société.

Les groupes révolutionnaires prolétariens qui existaient alors étaient faibles avec très peu d’influence sur les masses en lutte. Au début évidemment, ils n’étaient pas partie prenante de la lutte des noirs. En grande partie, c’était la conséquence de facteurs historiques. Mais cela ne veut pourtant pas dire que la lutte des noirs n’aurait pas pu leur donner le moyen de surmonter leur faiblesse historique, au point de jouer un rôle de direction dans cette lutte. Mais pour arriver à cela, ils auraient dû lever le drapeau de la révolution socialiste, c’est-à-dire recruter sur le programme du socialisme, bâtir une organisation sur cette base - et consacrer tous leurs efforts à cela. Il y avait une course contre la montre. Mais la tendance de la plupart des groupes existant à cette époque à soutenir inconditionnellement l’un ou l’autre ou plusieurs des dirigeants nationalistes radicaux les amena à consacrer leurs efforts dans une autre direction. Des gens comme Malcolm X, Robert Williams, H. Rap Brown - quelles qu’aient été leurs qualités de courage personnel et de dévouement à la cause de la population noire - n’étaient pas des gens qui offraient une perspective permettant aux masses noires d’échapper au piège dans lequel elles étaient. Les qualités personnelles ne suffisent pas. La question est quels objectifs on propose aux masses.

Si la gauche avait essayé de donner des objectifs différents à la lutte des noirs - et pour cela avait cherché à bâtir une organisation révolutionnaire au cours de cette lutte - il est possible qu’elle n’aurait pas changé le résultat final de celle-ci. Mais nous serions sans doute au moins sortis de cette lutte avec des centaines, peut-être des milliers de militants noirs révolutionnaires socialistes formés et trempés, qui auraient pu donner à la gauche américaine un autre poids que celui qu’elle a aujourd’hui. Et c’est là aussi une occasion perdue par le mouvement révolutionnaire dans les années cinquante et soixante.