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LDC n° 117, avril 1985
Les organisations nationalistes des « dernières colonies françaises » à la recherche d’une reconnaissance par l’impérialisme




La conférence qui a récemment réuni en Guadeloupe les principales organisations nationalistes des dernières colonies françaises, et les réactions qu’elle a suscitées, illustrent la manière dont se pose actuellement le problème de l’avenir des prétendus départements et territoires d’outre-mer.

Un certain nombre d’hommes politiques de droite s’indignèrent de ce que le gouvernement n’ait pas purement et simplement interdit cette conférence. Le plus en vue d’entre eux fut Michel Debré, qui depuis des années se fait élire à la Réunion, et qui - ironie de l’histoire - présida de 1958 à 1962, en tant que chef du gouvernement, à l’accession à l’indépendance de la plupart des territoires de l’empire colonial français. Ce qui montre bien que pour les gens comme lui, les discours sur la défense de « l’intégrité du territoire national » sont destinés à tenter de séduire les européens des DOM-TOM, et les nostalgiques de l’époque coloniale, mais qu’ils sont prêts à mener une tout autre politique si cela est nécessaire à la défense bien comprise des intérêts de l’impérialisme français.

Face aux protestations de ces gens-là, la réaction du gouvernement « socialiste » fut à l’image des demi-mesures qu’il a coutume d’adopter quand la droite trépigne. Il n’osa tout de même pas faire interdire une réunion, au demeurant privée, de gens qui sont officiellement, et aux dires justement de la droite, des citoyens français à part entière. Mais il fit une concession aux Debré et autres Pasqua, en interdisant l’entrée de la Guadeloupe à tous les invités étrangers à cette conférence.

Quant aux organisations nationalistes qui ont pris l’initiative de cette conférence, les propos qu’elles y ont tenus illustrent le rôle qu’elles espèrent jouer au cours d’un éventuel processus d’accession à l’indépendance de ces territoires.

Le titre officiel de cette rencontre : « conférence internationale des dernières colonies françaises » illustre bien le problème posé. Au cours des vingt années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, la presque totalité des colonies françaises ont accédé à l’indépendance, les unes après l’avoir conquise de haute lutte, les autres parce que l’impérialisme français, ayant tiré les leçons de ses échecs au cours de ces guerres coloniales, s’est ensuite engagé dans une politique de décolonisation. La suite des événements a d’ailleurs prouvé que l’indépendance politique formelle des ex-colonies était une chose que les métropoles impérialistes pouvaient accepter sans grand dommage. Cependant, à l’issue de la grande vague de décolonisation qui a marqué les premières années de la Ve République, la France a conservé, sous forme de « départements » et de « territoires d’outre-mer » quelques vestiges de son empire colonial, suffisamment petits pour que le problème du maintien de l’ordre impérialiste lui semble facile à résoudre.

Le fait que l’impérialisme français ait conservé ces territoires ne prouvait d’ailleurs pas qu’il leur attachait une importance particulière, qu’il considérait leur possession comme indispensable. Et au fil des années, l’intérêt économique de ces DOM-TOM s’est encore réduit pour la bourgeoisie française (pour qui, par exemple, le sucre et les bananes des Antilles, comme le nickel de Nouvelle-Calédonie, ne représentent qu’une part négligeable de ses profits).

Si elles rapportent des profits substantiels à quelques bourgeois français, les « dernières colonies » coûtent d’ailleurs cher à l’État, et l’impérialisme français dans son ensemble pourrait assez facilement considérer l’indépendance comme une solution plus économique.

Deux de ces « territoires d’outre-mer » ont d’ailleurs accédé à l’indépendance dans les années 70 : les comores (sauf mayotte) en 1975 et djibouti en 1977. de la même manière, le condominium franco-britannique que constituaient les nouvelles-hébrides obtint sans bruit son indépendance en 1980.

C’est que, si la bourgeoisie française n’avait aucune raison de prendre d’elle-même l’initiative de l’indépendance de ces territoires, elle n’en avait non plus aucune de se cramponner à eux, dès lors que sa domination y était sérieusement contestée, ou menacée de l’être.

De cette situation, découlait la politique des organisations nationalistes de ces dernières colonies, postulant au rôle de parti dirigeant d’un futur État indépendant : créer une situation amenant l’impérialisme français à préférer l’indépendance, plutôt que le maintien de sa domination directe avec les troubles que celle-ci provoquerait, et l’amener qui plus est à négocier cette indépendance avec ces nationalistes, et donc à leur remettre le pouvoir.

Le problème pour les nationalistes n’était donc pas de déclencher une lutte susceptible de chasser l’armée et la police coloniale (ce qui au demeurant, dans des territoires petits, et au cours de luttes isolées dans un cadre étroitement national, aurait été d’autant plus impossible, que ni en Indochine, ni en Algérie, l’impérialisme français ne fut vraiment contraint militairement de dégager la place), mais de « déstabiliser » la situation, pour employer une expression à fa mode, de créer une situation difficile pour l’impérialisme, l’amenant à considérer l’indépendance comme le meilleur moyen, et le moins coûteux, de maintenir l’essentiel.

Quant à l’impérialisme, le choix pour lui était d’envisager l’indépendance à froid, avec la possibilité de laisser la place à des hommes entièrement liés à lui (ce qu’il fit par exemple en Afrique noire, en plaçant des Senghor, des Houphouët-Boigny, élevés dans le sérail de la bourgeoisie française, au pouvoir) ; ou n’envisager l’indépendance que devant la détérioration de la situation politique dans ses possessions coloniales, mais avec du coup l’obligation de négocier celle-ci avec les organisations ayant pris l’initiative de mouvements ou d’actions contestant sa présence, qui étaient du même coup les seules à pouvoir efficacement rétablir l’ordre. Mais c’était dès lors accepter de remettre le pouvoir à des gens moins dociles, moins directement liés à lui.

Le problème ne se posait donc pas en termes différents, aux représentants de la bourgeoisie française, sous Giscard que sous Mitterrand. La seule différence est qu’avant mai 1981, la droite, alors au pouvoir, était tenue à un comportement « responsable », alors qu’aujourd’hui bien des hommes politiques de droite, pour flatter la partie la plus réactionnaire de leur clientèle, n’hésitent pas par leurs interventions à compliquer encore le problème (comme, à une échelle bien plus grande encore, la droite française, sous la Quatrième République, rendit impossible aux gouvernements à direction ou à participation sociaux-démocrates qui se succédèrent de 1956à 1958, toute recherche d’une solution négociée).

Mais si le problème de la Nouvelle-Calédonie est aujourd’hui un thème de discours « défense de la présence française » pour les hommes de droite, nombre d’entre eux n’écartent pas l’idée d’indépendance. Non seulement des gens comme l’ancien ministre giscardien Stirn, qui veulent jouer aux libéraux, mais également des conservateurs bon teint. C’est ainsi que l’éditorialiste du Figaro, présentant le contre-plan que le sénateur Ukeiwé oppose au projet Pisani, écrivait : « Cette partition sous la tutelle de la France, et sous l’autorité d’instances territoriales, concilie les antagonistes, et elle prépare un avenir qui pourrait aboutir sans heurts, d’ici une dizaine d’années, à une forme d’indépendance librement négociée ».

En fait, c’est l’arrivée de la gauche au gouvernement, en 1981, qui compliqua les problèmes, après avoir paru pourvoir faciliter leur solution.

Pour les dirigeants des organisations nationalistes des DOM-TOM, l’élection de Mitterrand pouvait en effet apparaître comme riche de possibilités d’ouvertures. Le « programme commun de gouvernement » ne déclarait-il pas que « le gouvernement reconnaîtra le droit à l’autodétermination des peuples des DOM et des TOM », et que « les populations (de la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion) seront appelées dans le meilleur délai à élire, chacune au suffrage universel - et dans des conditions assurant l’exercice réel des libertés démocratiques - une assemblée ayant pour but l’élaboration d’un nouveau statut qu’elle discutera avec le gouvernement et qui permettra à ces peuples de gérer eux-mêmes leurs propres affaires ».

Mais comme pour beaucoup d’autres choses, entre les promesses pré-électorales et les réalisations au gouvernement, il y eut bien des différences, d’autant que la droite fit feu de tout bois pour condamner une politique qu’au pouvoir elle-même, elle aurait très bien pu mener, comme elle pourrait éventuellement le faire demain.

Que les dirigeants de certaines organisations nationalistes aient nourri des espoirs sur la possibilité de se retrouver au pouvoir, dans un nouvel etat indépendant, par l’effet de la seule bonne volonté de mitterrand, c’est en tout cas ce qu’a prouvé leur politique. on vit ainsi, par exemple, le leader du parti progressiste martiniquais, aimé césaire, cesser de dénoncer le « génocide par substitution » commis par l’impérialisme français, pour se retrouver dans la majorité présidentielle. on vit de la même manière les nationalistes kanaks jouer à fond le jeu des institutions coloniales.

Que la plupart de ces gens-là aient été vite déçus, c’est également un fait. C’est ainsi que l’Union Syndicale des Travailleurs Kanaks et Exploités, l’une des composantes du FLNKS, écrivait dans une déclaration, en septembre 1982

« La désillusion actuelle dans l’opinion kanake est à la mesure des espoirs mis dans ce gouvernement qui semblait, a priori (...) favorable, sinon àl’indépendance immédiate, du moins à un processus d’autodétermination du peuple kanak conduisant àterme à un État kanak indépendant » . C’est ainsi également que lors de la conférence des dernières colonies, le principal dirigeant de l’Union pour la Libération de la Guadeloupe (UPLG) affirma : « L’espoir que la déclaration de Cancun avait fait naître chez les peuples du tiers-monde et particulièrement chez ceux qui se battent aujourd’hui pour conquérir leur souveraineté s’est évanoui devant l’attitude hypocrite prise par le gouvernement socialiste face à cette conférence ».

Puisque pour le moment les dirigeants de l’impérialisme français n’en sont pas à offrir l’indépendance sur un plateau aux organisations nationalistes de leurs dernières colonies, le problème, pour ces organisations, c’est à la fois de faire ce qu’il faut pour forcer la main des représentants de l’impérialisme, tout en leur démontrant qu’ils ont en face d’eux des interlocuteurs responsables, qui seront capables de maintenir l’ordre contre leur propre peuple, et dont l’impérialisme n’a donc rien à craindre fondamentalement.

C’est le sens de la politique du FLNKS, qui ne cherche pas à amener le peuple kanak à prendre en mains son propre sort, mais qui ne le mobilise que dans la mesure où cela est nécessaire pour amener Mitterrand à négocier avec les notables du genre Tjibaou. C’est également le sens de l’attitude de l’UPLG en Guadeloupe, qui après avoir dénoncé les attentats du GLA comme étant l’oeuvre de provocateurs, a affiché, il y a quelques mois, sa sympathie pour les « patriotes » issus de ses propres rangs qui s’étaient fait sauter avec leur bombe, ce qui était une manière de signifier au gouvernement français que l’UPLG pourrait bien, si rien ne venait, encourager ce type d’actions, tant pour répondre à l’impatience de ses propres militants et sympathisants, que pour amener le gouvernement à des concessions.

Le mariage du terrorisme et de la recherche de négociations avec les représentants de la bourgeoisie française, loin d’être contre-nature, est au contraire dans la logique des choses. Car pour des gens, conscients qu’ils auront à gouverner contre leur propre peuple, le terrorisme est la forme de lutte qui justifie le mieux la mise en place préalable d’un appareil militaire, ne rendant aucun compte à la population, et échappant à tout contrôle de celle-ci.

Or, s’il y a indiscutablement parmi les militants nationalistes bien des gens qui se font des illusions sur ce que signifiera, en soi, l’indépendance, et qui ne voient pas clairement où mène la politique qu’ils défendent, les dirigeants de ces organisations ne sont pas coupés de tout tissu social. Ils sont principalement issus de la petite bourgeoisie intellectuelle, c’est dans cette couche sociale qu’ils trouvent une bonne partie de leurs appuis, et cette couche sociale n’a aucune envie de renoncer pour l’indépendance au niveau de vie qui est le sien. Ce qui veut dire que dans le cadre de l’indépendance elle fera tout pour le maintenir, y compris en renforçant l’exploitation des classes populaires.

Il n’y a en effet que deux manières de concevoir l’indépendance des pays coloniaux, et elles sont radicalement opposées : celles des révolutionnaires prolétariens et celle des nationalistes bourgeois.

Pour les révolutionnaires prolétariens, le mot d’ordre d’indépendance est le moyen de répondre au puissant sentiment national, né de la domination coloniale. Mais ils ne prétendent jamais cette indépendance comme une fin en soi. Ils savent que l’époque où les pays pauvres, en se lançant dans la course au développement industriel, pouvaient espérer rattraper les pays riches, est finie depuis longtemps si elle a jamais existé. Ils savent que la seule solution qui peut permettre de mettre fin au formidable déséquilibre, dans la répartition des richesses, entre les métropoles impérialistes et le reste du monde, né de siècles d’exploitation, c’est la mise à la disposition de toute l’humanité de l’ensemble de ces richesses, par la révolution socialiste mondiale. Et leur perspective, ce n’est pas de confiner la lutte des masses opprimées dans un cadre étroitement national, c’est au contraire d’essayer de faire de chaque lutte nationale un point de départ pour une lutte plus large, c’est de considérer la lutte des opprimés de Nouvelle Calédonie comme partie intégrante de celle de tous les peuples opprimés du Pacifique ; c’est de considérer celle des Noirs pauvres des Antilles comme partie intégrante de fa lutté de tous les Noirs pauvres d’Amérique.

Pour les nationalistes bourgeois, le but est exactement inverse. C’est, sinon d’essayer de développer une puissante bourgeoisie nationale (ce qui dans le cadre des États lilliputiens qui pourraient naître des dernières colonies françaises, est encore plus illusoire que pour les pays qui accédèrent à l’indépendance dans les années 60), du moins de permettre à la bourgeoisie et à la petite bourgeoisie indigène d’occuper des places, de profiter d’affaires, qui bénéficient aujourd’hui le plus souvent à des métropolitains. Le programme économique de cette petite bourgeoisie, ce ne pourrait être, dans le meilleur des cas, pour les masses, que le maintien du statu-quo social. Mais comme, dans ces dernières colonies françaises, où le niveau de vie est effectivement, bien souvent, supérieur à celui des pays indépendants qui les entourent, l’indépendance risquerait fort de se traduire par des difficultés économiques, liées à la fin de certaines aides de l’impérialisme, les nouvelles couches dirigeantes ne pourraient maintenir leur train de vie qu’en imposant des sacrifices aux masses. Ce qui, dans l’ordre politique ne pourrait se traduire que par des régimes privant celles-ci de toutes libertés démocratiques.

Ce n’est pas un raisonnement en l’air. C’est une réalité politique et sociale dont visiblement beaucoup de leaders des organisations nationalistes qui se sont réunies à la Guadeloupe sont parfaitement conscients, et c’est tout aussi consciemment qu’ils se préparent dès à présent à mettre en place des régimes qui seront des dictatures dirigées contre les masses, s’ils parviennent à leurs fins.

L’UPLG par exemple, a longtemps avancé comme mot d’ordre : « Un seul peuple ; un seul chemin, l’indépendance ; une seule organisation, l’UPLG », ce qui était une manière non équivoque de se proclamer à l’avance en faveur du régime du parti unique. Si l’on en croit Le Monde du 9 avril, les propos tenus par ses dirigeants lors de la conférence des dernières colonies auraient été plus nuancés, mais aussi inquiétants quant au fond. Un orateur de l’UPLG s’est en effet prononcé en faveur de « la libre existence des partis politiques », en faveur de « la libre existence des organisations syndicales » mais en précisant aussitôt « à l’exception des partis rattachés à un parti politique français ou à un autre pays étranger », et à « l’exception des filiales des syndicats français ou d’autres pays ».

Comme on le voit, pour l’UPLG, les travailleurs guadeloupéens auront le droit d’adhérer au parti ou au syndicat de leur choix... à condition qu’il soit agréé par l’UPLG. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. En effet, si pour tenter de justifier de telles prétentions, l’UPLG condamne à l’avance les partis « luttant pour le retour à la tutelle coloniale française » (comme si de toute manière les travailleurs avaient besoin de mentors pour leur dire pour qui voter ou ne pas voter), il est clair que la référence aux liens avec des partis politiques ou des syndicats « français ou d’autres pays » est avant tout une menace contre le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire... même s’il est dans la logique du nationalisme.

En fait, tout ceci ne constitue pas un changement fondamental par rapport à la politique des organisations nationalistes qui dirigèrent les luttes de libération coloniale dans les années 60. Toute la politique du FLN algérien, par exemple, fut marquée par sa volonté de préparer à l’avance, pour le moment de l’indépendance, les moyens politiques d’empêcher les masses d’intervenir elles-mêmes sur la scène, pour prendre en mains la solution de leurs propres problèmes. Ses dirigeants consacrèrent ainsi bien plus d’efforts et de moyens à organiser l’armée des frontières, absolument inutile pour la lutte contre l’impérialisme français, qu’à équiper les maquis de l’intérieur. Et ce fut cette armée des frontières qui devint en 1962, contre les combattants de l’intérieur, l’instrument du nouveau pouvoir, et celui sur lequel allait s’appuyer la dictature de Boumedienne.

Mais aujourd’hui, les organisations nationalistes des dernières colonies françaises se trouvent dans une situation où ils peuvent espérer, de Mitterrand ou de son successeur, quel qu’il soit, que l’impérialisme français leur passe la main sans trop de difficulté. Ils postulent en tout cas à ce rôle de successeur agréé de l’administration coloniale. Ils se préparent à le jouer contre leur propre peuple.

C’est pour les révolutionnaires prolétariens une raison de plus de lutter pour l’indépendance politique et organisationnelle de la classe ouvrière. Car toute politique aboutissant à mettre les travailleurs à la remorque de gens qui se préparent à gouverner contre eux serait une véritable trahison.