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LDC n° 6, avril 1994
Mexique - Le retour de la diplomatie du dollar




Au cours des douze dernières années, le gouvernement mexicain, confronté à une dette internationale écrasante et à la plus grave crise économique depuis les années trente, s’est engagé dans ce qui semble être un complet retournement de sa politique. Il a pris ses distances par rapport à sa politique passée, ouvertement nationaliste et caractérisée par l’affirmation de son indépendance vis-à-vis des États-Unis, pour s’aligner ouvertement derrière ceux-ci. Ce changement de politique l’a conduit à signer l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) qui a pris effet le 1er janvier dernier. Avec ce traité, le gouvernement mexicain approuvait formellement l’intégration de l’économie du Mexique dans l’économie des États-Unis. La seconde étant infiniment plus industrialisée et développée que la première, et le Produit National Brut des USA étant plus de vingt fois supérieur à celui du Mexique, celui-ci risque d’être réduit au statut de dépendance du géant du nord.

Ce changement de politique sera sans doute au coeur du débat lors des élections présidentielles d’août prochain. Jusqu’ici, les élections présidentielles n’étaient guère plus qu’une formalité. C’est le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) qui dirige le pays de façon quasi dictatoriale depuis les années vingt. Le candidat du PRI, quel qu’il soit, a toujours été élu. Et le président a la haute main sur la nomination des ministres, sur les décisions budgétaires du gouvernement, sur l’armée et l’appareil de répression dans son ensemble.

Cette année cependant, Cuauhtémoc Cardenas, le fils de l’ancien président Lazaro Cardenas, sera peut-être un sérieux concurrent pour le candidat du PRI. D’autant plus, bien sûr, que l’assassinat du candidat officiel, Luis Donaldo Colosio, le 23 mars, risque fort de secouer fortement ce PRI. Ou en tout cas de provoquer affrontements et luttes internes entre tendances et aspirants présidents. Mais de toute façon, même avant cette nouvelle situation politique, personne ne considérait que les chances de Cardenas étaient nulles.

Cuauhtémoc Cardenas est issu du PRI et a été gouverneur de l’État de Michoacán. Mais en 1988, après avoir pris l’initiative d’une scission du PRI, il a été candidat à la présidence sur la base d’un appel à un retour au moins partiel à l’ancienne politique nationaliste du PRI. Cardenas a même failli battre Salinas au cours des élections de 1988. (En fait, il est généralement admis que Salinas n’a dû sa victoire qu’à des fraudes électorales massives.)

L’autre facteur qui pourrait jouer un rôle important lors de ces élections, c’est la révolte paysanne du Chiapas, apparemment dirigée par un groupe qui s’est baptisé Armée zapatiste de libération nationale. Ces zapatistes affirment avoir délibérément choisi le 1er janvier pour lancer leurs attaques armées contre les troupes gouvernementales pour manifester leur opposition à l’ALENA. Ils affirment que l’ALENA ne peut qu’accroître la misère des paysans en chassant la majorité d’entre eux de leurs terres.

Il semble que la révolte du Chiapas ait rencontré un écho favorable dans le pays, comme l’a montré une manifestation monstre à Mexico où 200 000 personnes ont défilé. Dans le but évident d’utiliser ce capital de sympathie à son profit, Cardenas a participé à la manifestation et y a dénoncé la politique du gouvernement dans le Chiapas.

Aussi les prochaines élections présidentielles s’annoncent-elles non seulement comme une lutte pour la direction du pays mais une dispute autour de l’héritage nationaliste du Mexique.

La révolution mexicaine : un premier soulèvement anti-impérialiste

La Révolution mexicaine de 1910-1917 s’inscrivait dans la longue lutte du Mexique pour son indépendance et fut la phase finale de la révolution bourgeoise dans ce pays. Elle fut aussi l’annonciatrice de toute la vague de luttes anti-coloniales et anti-impérialistes dans les décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale.

Avant la Révolution, le Mexique était un pays semi-colonial, dominé principalement par les États-Unis. Le pays était resté pendant 35 ans sous la coupe d’un seul dictateur, le général Porfirio Diaz. Sous son régime, l’État entreprit d’attirer les investisseurs étrangers dans le but de développer l’économie. Les investissements américains surpassèrent alors non seulement ceux des Britanniques, leurs grands rivaux impérialistes, mais aussi ceux de la faible bourgeoisie mexicaine. L’essentiel de ces investissements était concentré dans le secteur des matières premières, les transports et la communication, ainsi que dans le pétrole.

L’ouverture aux capitaux américains et britanniques aida, à l’époque, le Mexique à se développer jusqu’à un certain point. Mais les richesses ainsi créées quittaient le pays, amenant une paupérisation croissante de la paysannerie et de la classe ouvrière mais aussi un déclin de la classe dirigeante. Aussi toutes les classes prirent-elles part à la révolution bien que, évidemment, ce soient les pauvres qui en furent le fer de lance.

La révolution passa par toute une série de phases, conduisant à la création d’armées régionales ayant comme objectif de lutter contre le gouvernement. Leur cri de ralliement était « Terre et Liberté ! » Mais une fois le gouvernement vaincu, en 1913, les révolutionnaires victorieux se divisèrent en autant de camps rivaux. Les armées « radicales » d’Emiliano Zapata et de Pancho Villa, recrutées dans la paysannerie et les couches les plus pauvres de la société, s’affrontèrent aux armées « constitutionnalistes » de Carranza (qui avait été gouverneur sous Diaz) et d’Obregon (un grand propriétaire terrien), qui représentaient, l’un et l’autre, une partie de la bourgeoisie et des grands propriétaires du pays.

Les radicaux comme les constitutionnalistes s’affirmaient anti-impérialistes et anti-américains. Les États-Unis n’auraient pu envahir militairement puis occuper le pays, afin d’y installer un gouvernement aux ordres, qu’avec les plus grandes difficultés - plus grandes en tout cas que lors des invasions d’autres pays d’Amérique centrale ou des Caraïbes. Alors, le président Wilson offrit son soutien aux constitutionnalistes Carranza et Obregon, qui l’acceptèrent. Le gouvernement américain fournit les constitutionnalistes en armes et en argent. Puis les troupes américaines qui occupaient le grand port de Vera Cruz entreprirent de couper Villa et Zapata de leurs sources d’approvisionnement en armes et de toute possibilité de soutien extérieur. En 1916-1917, un corps expéditionnaire américain de 6 000 hommes, sous la direction du général Pershing, envahit le nord du pays et tenta, sans succès, de réduire ou de capturer Pancho Villa. Villa échappa à la manoeuvre, mais celle-ci atteignit néanmoins son principal objectif : elle obligea Villa à se battre sur deux fronts. D’autre part, par crainte d’une invasion américaine au sud, une partie des soldats de Zapata déposèrent leurs armes et se rendirent à Carranza.

Au bout du compte, Carranza réussit à isoler et à affaiblir les armées de Villa et de Zapata. En 1919, Zapata fut assassiné et son armée se décomposa rapidement. Villa devait alors accepter une offre de paix, avant d’être assassiné à son tour en 1923.

La Constitution adoptée en 1917 sous Carranza et Obregon était cependant un texte relativement radical pour l’époque : il avait fallu une révolution pour lui donner naissance. Il exprimait les aspirations de la bourgeoisie mexicaine et ses intérêts nationaux, opposés à ceux de l’impérialisme. Il limitait considérablement les pouvoirs de l’Église. Il instituait une réforme agraire et la nationalisation de toutes les richesses minières et du sous-sol, y compris le pétrole. D’autre part, il accordait de nouveaux droits aux travailleurs, dont le droit de grève et celui de former des syndicats.

Mais la révolution laissait derrière elle un Mexique exsangue, en ruines. Deux millions de Mexicains avaient été tués et les forces vives de la révolution, les travailleurs et les paysans, avaient été défaites. C’est ainsi que, pendant près de vingt ans, les dispositions nationalistes de la Constitution restèrent lettre morte. Le gouvernement mexicain ne mit pas vraiment la réforme agraire en chantier et il promit aux compagnies pétrolières britanniques et américaines qu’elles ne seraient pas nationalisées.

Malgré tout, la bourgeoisie américaine et son gouvernement n’avaient pas vraiment confiance en un gouvernement issu d’une révolution dans un pays au climat social incertain et toujours menaçant. Ils prirent donc leurs distances avec ce régime et les grandes compagnies américaines cherchèrent d’autres pays où réaliser des investissements fructueux. Les compagnies pétrolières américaines cessèrent leur recherche de nouveaux gisements, se contentant d’exploiter les puits déjà en activité. Et la part du Mexique dans la production mondiale de pétrole passa de près de 25 % en 1921 à 3 % en 1938.

La consolidation nationaliste sous Cardenas

L’économie mexicaine subit un deuxième choc dans les années trente. Elle était restée très dépendante des investissements américains ainsi que du commerce avec les États-Unis, et fut durement frappée par la crise. Les usines fermaient leurs portes, les prix des matières premières - comme la demande - étaient en chute libre. Avec l’accroissement de la pauvreté, une nouvelle génération de travailleurs et de paysans entra en lutte. Des terres furent saisies les armes à la main, les grèves se multiplièrent.

L’État mexicain, dirigé par son nouveau président, Lazaro Cardenas (1934-1940), général de brigade, ex-gouverneur de Michoacán et ancien soldat dans l’armée de Carranza, prit la tête de ces mouvements. Cardenas autorisa les paysans à saisir au total deux fois plus de terres que tout ce qui avait été distribué depuis 1915. Il leur permit de constituer des organisations paysannes, à condition qu’elles fussent rattachées au parti au pouvoir. Et il autorisa les ouvriers à créer des syndicats... pourvu que ceux-ci fussent membres du parti dirigeant. Enfin, en 1938, devant une vague de grèves massives dans les chemins de fer et l’industrie du pétrole, Cardenas réagit en expropriant les compagnies américaines et britanniques et en les nationalisant. Ces nationalisations reçurent un soutien presque unanime au Mexique, y compris de la part de l’Église catholique.

Cardenas assura aux Américains et aux Britanniques que le pétrole et les chemins de fer étaient des exceptions et qu’il n’y aurait pas d’autres nationalisations. Mais cela ne suffit pas à apaiser les puissances impérialistes : ces nationalisations créaient un dangereux précédent qui pouvait encourager des nationalisations similaires dans d’autres pays. Les gouvernements américain et britannique instituèrent donc un embargo sur le pétrole mexicain et les États-Unis annulèrent d’importants contrats portant sur l’achat de minerai d’argent.

Mais le gouvernement mexicain refusa de céder, et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le Mexique vendit son pétrole aux puissances de l’Axe. Finalement, un accord fut trouvé : les installations pétrolières restaient aux mains du gouvernement, mais leurs anciens propriétaires américains et britanniques recevraient plusieurs centaines de millions de dollars de dédommagement.

L’attitude de Cardenas tout au long de cette période correspondait bien aux intérêts nationaux de la bourgeoisie mexicaine et c’est pourquoi la bourgeoisie le soutenait. D’une part, Cardenas put ainsi contrôler des luttes sociales explosives en gagnant le soutien d’une grande partie de la population et en intégrant les bureaucrates des organisations populaires dans l’appareil d’État. D’autre part, au nom de la nation mexicaine dressée contre les impérialismes américain et britannique, il mit la main sur deux industries importantes, dont les revenus pourraient être utilisés pour développer l’économie mexicaine. C’est ainsi que Cardenas réussit à tenir quelques-unes des promesses de la Constitution de 1917.

Les succès et les limites du régime nationaliste

Les réformes accomplies dans les années trente permirent à la bourgeoisie mexicaine de tirer profit des perspectives ouvertes par la Seconde Guerre mondiale. Du point de vue des puissances impérialistes engagées dans la guerre, le problème posé par le Mexique était un problème secondaire. Les États-Unis demandèrent même au Mexique de participer à l’effort de guerre américain. La production mexicaine, tant agricole qu’industrielle, augmenta grâce à une demande accrue sur les marchés intérieur et extérieur.

L’économie mexicaine continua à se développer après la guerre, dans la période d’expansion générale de l’économie mondiale. Le gouvernement mexicain mit en oeuvre une politique de substitution aux importations, consistant à produire sur place des marchandises qui étaient auparavant importées. Cette politique concernait essentiellement les produits de grande consommation.

Étant donné sa faiblesse, la classe capitaliste mexicaine était très dépendante de son État qui jouait un rôle majeur dans la gestion de l’économie et des entreprises, ainsi que dans le domaine des investissements. Le gouvernement mexicain investissait dans les infrastructures, la recherche, le développement. A l’occasion, le gouvernement mexicain récupérait des entreprises en faillite et les faisait fonctionner en tant qu’entreprises nationalisées.

D’une certaine façon, le Mexique devint un exemple. C’est ce qu’on a appelé à l’époque « le miracle mexicain ». De 1940 à 1960, la production agricole doubla et la production industrielle augmenta de 120 %. La substitution aux importations permit de mécaniser l’agriculture et de remplacer les produits manufacturés importés jusque-là par ceux fabriqués localement. De 1940 à 1970, la gratuité scolaire permit de réduire l’analphabétisme de 50 %. Et grâce au contrôle des prix ainsi qu’à une politique de subvention de certains produits de base, on pouvait se nourrir à bas prix.

Le Mexique en fut radicalement transformé. De société paysanne où l’agriculture était la base de l’économie, il devint une société urbaine où les services, le commerce, les produits manufacturés et le pétrole dépassaient de loin l’agriculture. Dans les années quarante, moins de 40 % de la population vivait dans les villes. En 1990,72 % de la population vivait en zone urbaine.

La bourgeoisie mexicaine prospérait, l’agriculture et l’industrie se développaient, mais c’était aux dépens de la classe ouvrière et de la paysannerie. Avec le développement d’une agriculture capitaliste, on vit le développement des grandes propriétés. Les paysans étaient chassés de la terre beaucoup plus vite que celle-ci n’était redistribuée par le gouvernement. Ils constituèrent une source abondante de main-d’oeuvre à bon marché qui contribua à faire baisser les salaires des ouvriers. En 1968, le salaire ouvrier moyen était le même qu’en 1939, au pire de la crise (en 1938, Léon Trotsky, en exil au Mexique, notait que les salaires ouvriers du pays étaient inférieurs à ce qu’ils étaient en Russie avant la Révolution de 1917).

Quant aux profits que cette situation engendrait, ils ne restaient pas au Mexique. La plus grande partie finissait encore et toujours chez les puissances impérialistes. Car même si l’État mexicain avait érigé des barrières tarifaires et légales pour protéger l’industrie et l’agriculture du pays, il ne pouvait se passer des capitaux et de la technologie que possédaient les pays impérialistes avancés. On produisait plus de biens de consommation au Mexique, mais les installations et les machines étaient le plus souvent importées des États-Unis - y compris, par exemple, dans le cas de la compagnie pétrolière nationale, PEMEX. Quand le Mexique voulut une industrie automobile, c’est General Motors, Ford ou Chrysler qui s’en chargèrent, construisant sur place des voitures avec des pièces et des machines venues des États-Unis. En 1970, les sociétés américaines contrôlaient la production de la moitié du pétrole et du charbon, 76 % du caoutchouc, 55 % des mines et de la métallurgie, 75 % de l’aluminium et du cuivre, 50 % des produits chimiques industriels, 50 % des produits alimentaires et des boissons, 85 % des machines électriques, 90 % des ordinateurs et de l’équipement de bureau, etc. Parmi les 500 plus grandes entreprises américaines, plus de la moitié avaient des implantations au Mexique en 1977. Et parmi les 100 plus grandes, 71 % avaient investi au Mexique.

Ainsi, les barrières protectionnistes érigées par le gouvernement mexicain ne servirent tout au plus qu’à ralentir l’accroissement des investissements américains dans le pays et donc à ralentir l’augmentation des profits qui continuaient à quitter le pays. Le Mexique est peut-être plus développé sur le plan économique que beaucoup d’autres pays semi-coloniaux du monde. Mais on y trouve toujours les mêmes disparités, comparables à ce qui existe au Brésil ou en Inde, deux autres pays de taille ayant connu un certain développement économique, mais qui n’ont jamais pu échapper à la domination de l’impérialisme.

Au Mexique, l’une des conséquences de la mainmise de l’impérialisme a été l’incapacité du pays à nourrir sa population et la nécessité où il s’est trouvé d’exporter de la main d’oeuvre. Cela a commencé dès 1951, avec le programme « bracero », grâce auquel des ouvriers agricoles mexicains étaient employés pour de courtes durées sur les fermes américaines. Le programme en question a concerné jusqu’à un demi-million de travailleurs par an. Les sommes versées dans le cadre du programme constituaient une rentrée de devises importante pour l’économie mexicaine. Et les sociétés américaines bénéficiaient d’une main d’oeuvre à très bon marché - ainsi que du fait que ces travailleurs n’avaient pratiquement aucun droit.

Le gouvernement américain mit fin au programme « bracero » en 1964, parce que de plus en plus de travailleurs mexicains entraient - illégalement - aux États-Unis de toute façon. Mais le programme « bracero » fut vite remplacé par une autre politique. En 1965, sous prétexte que s’il y avait un plus grand nombre d’usines américaines sur le sol mexicain, elles pourraient fournir du travail aux chômeurs du pays, le gouvernement mexicain autorisa l’industrie américaine à installer, dans une sorte de zone franche le long de la frontière, des usines qu’on a appelées les « maquiladoras ».

En fait, cette zone franche n’était rien d’autre qu’une enclave américaine au Mexique, produisant pour le marché des États-Unis. Les salaires y étaient très inférieurs à ceux des États-Unis. Cependant le tout était subventionné par le gouvernement mexicain qui fournissait l’infrastructure et les services aux sociétés américaines, qui pour leur part ne payaient que peu ou pas d’impôts. C’était une telle aubaine que le nombre de maquiladoras ne cessa d’augmenter au fil des ans. Mais pour le Mexique, les maquiladoras représentaient un boulet économique : c’était le retour, en plus petit au début, de l’économie d’enclave économique telle qu’elle existait sous Diaz au début du siècle.

L’effondrement du modèle nationaliste

Le Mexique n’a pas échappé à la récession mondiale des années soixante-dix. Comme d’autres pays sous-développés, il a été frappé de plein fouet et la production a chuté considérablement. Il n’a pas non plus échappé au poids croissant de la dette qui écrase la plupart des autres pays sous-développés et les livre pieds et poings liés aux banques internationales et à l’impérialisme.

Cependant, au milieu des années soixante-dix, le gouvernement mexicain et les banques internationales ont fait ensemble un pari qui était censé sortir le pays de la crise. D’importants gisements de pétrole venaient d’être découverts dans la baie de Campeche. Au moment précis où le prix du pétrole atteignait de nouveaux sommets, le Mexique devint le quatrième producteur de pétrole au monde, derrière l’Union soviétique, les États-Unis et l’Arabie saoudite. Les revenus du pétrole ainsi que les prêts consentis par les banques, dans l’euphorie créée par des prix du pétrole en augmentation constante, relancèrent l’économie du pays pendant quelques années. Au début des années quatre-vingt, le pétrole représentait 75 % des exportations du pays. Comme tant d’autres pays sous-développés, le Mexique voyait son sort lié à l’exportation d’une seule matière première.

Cette situation n’était évidemment pas durable. En 1981, le Mexique fut étranglé par la chute des cours du pétrole. Le prix du baril passa de 33 dollars à 12. Au même moment, les taux d’intérêt grimpèrent à plus de 20 %, aggravant la dette du pays. La bourgeoisie mexicaine elle-même sentit le danger et se mit à exporter massivement ses capitaux. Ce capital, estimé à 65 milliards de dollars, représentait les deux tiers de la dette totale du pays. Et la plus grande partie de ces sommes fut transférée vers ce qui apparaissait comme le havre le plus sûr - les États-Unis.

En 1982, le Mexique était ruiné et incapable de rembourser les intérêts de sa dette. Il y avait deux types de créances : celles du gouvernement et celles du privé. Le gouvernement se porta alors garant des dettes du secteur privé, sauvant la mise aux bourgeois mêmes qui ruinaient l’économie en organisant la fuite des capitaux. Pour tenter de stopper l’hémorragie, le gouvernement nationalisa les dix-huit plus grandes banques du pays.

Mais il était déjà à la merci du système bancaire international qui posa ses conditions au rééchelonnement de la dette et à l’octroi de nouveaux prêts destinés à en payer les intérêts. L’accord en question servit de modèle : voilà comment les banques internationales allaient désormais traiter avec les autres pays endettés du monde. C’est ainsi que le Mexique, de modèle nationaliste ayant dans le passé montré comment il était possible de défier l’impérialisme, devint l’exemple de la manière dont l’impérialisme entendait traiter le problème de la dette.

Au moment où le Mexique tombait sous la coupe des banques internationales, les forces impérialistes organisèrent la curée. Les sommes nécessaires au paiement des intérêts de la dette furent prélevées directement sur le niveau de vie des travailleurs et des paysans, qui fut diminué de moitié en quelques années. En conséquence, le marché intérieur se rétrécit. En 1985, le gouvernement mexicain rejoignit le GATT et accepta d’abaisser ses barrières protectionnistes. En échange, les banques internationales acceptèrent de passer l’éponge sur une partie de la dette. Mais il y avait une condition : les sociétés étrangères, principalement américaines, devaient être autorisées à acheter à bas prix des pans entiers de l’économie mexicaine, dans le cadre de ce que les banquiers appellent des prises de participation. Pourtant l’intérêt de la dette continua à courir, ramenant bientôt le principal à son niveau antérieur.

Le gouvernement du président De La Madrid tenta d’atténuer le choc en rachetant les sociétés ruinées et en les faisant fonctionner à perte. Mais cela ne fit qu’aggraver la dette. La situation était mûre pour les réformes du président Salinas. En 1988, Salinas se mit à vendre la plupart des entreprises nationalisées, souvent à des sociétés étrangères. La PEMEX elle-même, la compagnie pétrolière d’État, fut démantelée et une partie de ses installations de transformation fut vendue. En 1989, Salinas et Bush se mettaient d’accord sur le principe de l’ALENA. Il ne restait plus qu’à mettre la chose au point : ce qui fut fait en quelques années par une petite armée de négociateurs.

En fin de compte, le Mexique avait en grande partie abandonné toute politique économique nationaliste. Il était à nouveau pratiquement à la merci de l’impérialisme US.

Cette situation eut des conséquences, non seulement sur l’économie mexicaine, mais aussi sur la politique extérieure du pays. Jusqu’au milieu des années quatre-vingt, le Mexique avait essayé de jouer sa propre carte en politique étrangère. Il se distinguait alors de la plupart des régimes fantoches de l’Amérique latine. Les gouvernements mexicains apportaient systématiquement leur soutien aux régimes qui défiaient tant soit peu l’impérialisme, comme celui de Castro à Cuba, d’Allende au Chili ou des sandinistes au Nicaragua. Le Mexique avait aussi refusé de reconnaître le régime de Pinochet au Chili. En 1982, le Mexique s’engagea dans le processus de la Contadora, visant un accord entre le gouvernement sandiniste et les « contras » soutenus par les États-Unis.

Mais les changements économiques ne tardèrent pas à affecter la politique étrangère. En 1989, le Mexique soutint l’invasion américaine de Panama. En 1991, le gouvernement mexicain envoya des troupes en Arabie saoudite dans le cadre de la Guerre du Golfe menée par les États-Unis. Le gouvernement mexicain était devenu l’un des nombreux laquais de l’impérialisme américain.

En réalité, les relations entre le Mexique et l’impérialisme US ont toujours été fondées sur un rapport de forces. La Révolution mexicaine et les soulèvements des années trente avaient donné à la bourgeoisie une certaine indépendance pendant un temps. Elle a ensuite bénéficié de l’impact de soulèvements similaires dans d’autres pays du Tiers-Monde. Mais avec la crise économique des années soixante-dix et quatre-vingt, il n’y eut plus de marge de manoeuvre possible pour une politique autonome. La bourgeoisie saborda elle-même la politique de son propre État en essayant avant tout de sauver sa peau par la fuite des capitaux.

Les prochaines élections ne vont pas améliorer la situation, même si, comme il est peu probable, Cardenas l’emportait et brisait le vieux monopole du PRI. Après tout, Cardenas est issu de ce même parti. Avant 1988, il imposait la politique de son parti à la population, et sa campagne actuelle est exemplaire à ce propos. Il ne promet même pas que sa politique différera beaucoup de celle de ses prédécesseurs ; il ne promet pas non plus que son attitude vis-à-vis de l’impérialisme américain sera très différente de la leur. La campagne de Cardenas ne fait pas appel à la mobilisation de la population. Au contraire, elle ne vise qu’à récupérer le mécontentement dans un but purement électoral.

La clé du problème est entre les mains de la classe ouvrière mexicaine, qui possède une vieille expérience des mouvements sociaux et des grèves explosives. Récemment, le débat a tourné autour de l’ALENA. Mais l’ALENA a toujours été un faux problème, du point de vue des intérêts des travailleurs. Les travailleurs ont besoin d’une autre politique que celle des nationalistes qui leur proposent de s’allier à leur bourgeoisie contre les États-Unis. Avec ou sans l’ALENA, les travailleurs mexicains sont contraints, par l’impérialisme et par leur propre bourgeoisie, de supporter le poids de la crise internationale du système capitaliste - de la même manière qu’ils ont supporté dans le passé le poids du développement économique du pays. Même si le nationalisme à l’ancienne était encore possible, il n’est pas de l’intérêt des travailleurs de produire toujours plus de profits pour la bourgeoisie, qu’elle soit mexicaine ou américaine.

La seule véritable perspective de la classe ouvrière, c’est celle de la défaite et de la destruction de l’impérialisme et de la bourgeoisie à l’échelle du continent. Pour ce faire, la classe ouvrière a besoin d’une politique internationaliste qui l’unisse aux classes ouvrières du reste de l’Amérique latine et des États-Unis.