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LDC n° 108, janv. 1984
Nicaragua : jusqu’où vont les pressions de l’impérialisme américain


Réformes modestes mais suspectes pour les USA

Dès qu’il parvint au pouvoir, en 1979, l’actuel gouvernement nicaraguayen, tout en affirmant et en maintenant une certaine indépendance vis-à-vis des USA a, de toutes les façons possibles, tenté de montrer sa volonté de maintenir des rapports les plus amicaux possibles avec le gouvernement et les hommes d’affaires américains. Avant même la chute de Somoza, le FSLN rassurait les États-Unis en promettant qu’une fois au pouvoir sa politique ne se ferait pas contre leurs intérêts. Il déclarait alors : « Les États- Unis non plus n’ont pas à craindre d’expropriations massives de leurs investissements au Nicaragua. Les intérêts économiques nord-américains sont secondaires par rapport à ceux de Somoza au Nicaragua et leur taux d’investissements est le plus bas d’Amérique centrale. (...) S’agissant de biens mal acquis (par la famille Somoza) il est logique qu’un nouveau gouvernement démocratique en vienne à exproprier tous ces intérêts, pour constituer un secteur public de l’économie (...) qui se développe parallèlement à un secteur privé d’entreprises. »

Et, de fait, lorsqu’ils prirent le pouvoir, les sandinistes ne nationalisèrent presqu’uniquement que les biens de Somoza et de ses proches.

Certes, ces biens étaient considérables en volume et en valeur. Quand le premier des Somoza s’empara du pouvoir, dans les années trente, il n’était propriétaire que d’une plantation de café, d’ailleurs en faillite. A sa mort, en 1956, il possédait 10 % des terres cultivables ainsi que de nombreuses entreprises. Son fils, qui lui succéda au pouvoir, a pu accroître ce patrimoine qui, en 1979, représentait environ 600 millions de dollars, au Nicaragua seulement. Par le vol et la violence, ces dictateurs accaparèrent finalement 23 % de toutes les terres arables et des entreprises produisant près de 35 % de tous les biens et services. Ce sont ces richesses, considérables à l’échelle du Nicaragua, que les sandinistes nationalisèrent. Vis-à-vis des autres propriétaires fonciers, par contre, la loi de réforme agraire promulguée en août 1981 fut bien plus clémente. Elle « garantit la propriété de la terre à ceux qui la travaillent » sans limitation de taille. Seules les propriétés laissées inutilisées sont redistribuées quand elles ont plus de 350 hectares, ou même 500 hectares dans certaines parties du pays.

Envers les capitalistes américains, les sandinistes tentèrent par contre de coopérer, leur offrant des conditions avantageuses. Aux investisseurs étrangers, ils proposèrent ainsi la possession à 100 % des entreprises qu’ils établiraient dans le pays (Somoza s’octroyait, lui, 50 % des actions) ainsi que la possibilité de rapatriement des profits avec un règlement financier plus favorable que sous l’ancien régime. De la même façon, le gouvernement de Managua paya ses intérêts aux banques occidentales sans réclamer la moindre renégociation.

Cette politique modérée, ces ouvertures, ne passèrent évidemment pas inaperçues aux yeux de bon nombre de représentants de la bourgeoisie américaine. ainsi, en octobre 1979, quelques mois après la prise du pouvoir par les sandinistes, le wall street journal écrivait : « le nouveau gouvernement du nicaragua s’est révélé être une surprise : beaucoup plus raisonnable, modéré et démocratique que presque personne ne pouvait l’espérer à la mi-juillet ». pour profiter de cette « occasion d’investissement » et empêcher que le pays n’évolue vers « un nouveau castrisme », le journal proposait un plan d’aide de 750 millions de dollars.

L’étau américain

L’État américain n’a pas suivi cette recommandation. Il a au contraire suspendu un prêt de 75 millions de dollars et s’est orienté vers une politique visant àl’asphyxie du Nicaragua, non seulement en décourageant les échanges et les investissements, mais en exerçant aussi une constante pression militaire difficilement supportable et épuisante pour ce petit pays.

Le Honduras a été transformé en base avancée. Près de 6 000 soldats américains y sont cantonnés. Un centre régional d’entraînement militaire a été implanté à Puerto Castilla, l’agrandissement et l’aménagement en cours du centre devraient coûter 192 millions de dollars. Des manoeuvres conjointes américano-honduriennes ont débuté en août 1983. Elles doivent durer six mois et conduisent à une véritable « occupation militaire » aux dires mêmes du député hondurien, le démocrate-chrétien Efrain Diaz. Le Pentagone a déjà annoncé que les prochaines manoeuvres prévues pour juin 1984 seraient aussi importantes. Par ailleurs, une attaque aérienne simulée se déroulera du 29 janvier au 3 février au Honduras, non loin de la frontière avec le Nicaragua, en réponse à une invasion nicaraguayenne supposée. L’exercice concernera 2 000 hommes.

Le Honduras est pour l’heure la pierre angulaire du dispositif militaire américain, mais au Salvador, au Guatémala, et même au Costa-Rica, des guérilleros anti-sandinistes, les « contras » comme on les appelle, sont équipés, armés, entraînés, soit par des conseillers militaires américains, soit par l’armée même de ces pays, comme c’est le cas au Guatémala.

Le 10 octobre dernier, les États-Unis ont réactivé le Condeca (Conseil de défense centreaméricain) mis en place en 1963 sous la direction du dictateur nicaraguayen Somoza, pour coordonner les actions contre la « subversion intérieure ». Avec la renaissance de cet organisme, les USA tentent d’établir un front militaire commun entre le Honduras, le. Salvador et le Guatémala, afin de permettre l’intervention des armées de ces pays à l’appel de l’un d’entre eux. Le but est, bien entendu de limiter la participation directe des ÉtatsUnis, tout en s’assurant de la possibilité d’une intervention militaire là où elle serait nécessaire.

Pour faire bonne mesure, les pressions économiques s’ajoutent aux pressions militaires. Les deux d’ailleurs peuvent être intimement liées, nombre d’actions des commandos anti-sandinistes ayant pour but des objectifs économiques. Ainsi, durant le mois d’octobre dernier, plusieurs opérations des « contras » eurent pour cible de tels objectifs. Le 10 octobre, le port nicaraguayen de Corinto fut attaqué, 6 000 tonnes de gas-oil brûlèrent et 40 000 personnes durent être évacuées face au danger, d’explosion des quatorze autres réservoirs de combustible. Le 21 octobre, un commando attaqua les installations du port de Puerto Cabezas. Le 29 octobre, un avion des « contras » mitrailla la centrale géothermique de Momotombo à 40 kilomètres de Managua. Les anti-sandinistes s’en prirent aussi aux récoltes de café en novembre-décembre 1983 et de coton en ce début d’année.

Le FMI participe lui aussi, à sa façon, à ces pressions économiques. A la fin de l’année dernière il a menacé le Mexique de bloquer les prêts qu’il lui octroie si le gouvernement mexicain continuait à exporter du pétrole au Nicaragua sans exiger en contrepartie que le régime sandiniste règle ses dettes. Cette recommandation du FMI s’est accompagnée d’une menace. Si le Mexique ne récupérait pas le paiement du mois de septembre 1983, le Fonds se trouverait dans l’obligation de réviser les conditions de la renégociation de la dette extérieure mexicaine. Le gouvernement de Managua a donc été obligé de verser une somme de 2,5 millions de dollars pour ne pas voir ses approvisionnements cesser. Et le Nicaragua devra désormais payer mensuellement la moitié de ses achats de pétrole au Mexique, pays qui est son seul fournisseur.

Toutes ces pressions ont certes pour but d’amener le Nicaragua à multiplier les concessions. Mais le problème réel de l’impérialisme dépasse de loin les concessions que le Nicaragua est prêt à faire pour desserrer l’étau qui l’étouffe. Des gestes, des concessions, les sandinistes en ont fait et en referont encore, sans qu’ils influent forcément sur la politique que mènent les États-Unis à leur encontre.

Indépendamment des concessions au mouvement sandiniste...

L’an passé, les États-Unis demandaient l’arrêt du soutien nicaraguayen aux insurgés salvadoriens, ainsi que la réduction, voire l’élimination de la présence de Cuba et des autres pays socialistes au Nicaragua. Le 19 juillet dernier, les sandinistes proposaient de suspendre leur aide à la guérilla du Salvador. En contrepartie ils demandaient l’arrêt de l’appui américain aux commandos anti-sandinistes. Fin novembre et début décembre, sans avoir obtenu la moindre modification ni la moindre assurance de modification de la politique américaine, quelque 2 000 conseillers et instituteurs cubains, ainsi qu’une partie des guérilleros du FMLN salvadorien stationnés au Nicaragua quittaient le pays.

Mais ces concessions ne suffisaient pas encore à l’impérialisme américain qui exigeait alors des modifications internes au régime sandiniste : organisation d’élections, garanties données au secteur privé, à l’église et à la presse d’opposition, négociation entre les sandinistes et leurs adversaires locaux, armés ou non.

Vis-à-vis de ces nouvelles exigences, le gouvernement sandiniste a déjà en partie répondu positivement. Sa politique à l’égard du principal organe d’opposition, le quotidien La Prensa a été révisée, la censure ne touchant plus en principe, qu’aux questions militaires et d’approvisionnement. Une large amnistie pour de nombreux exilés a été proclamée début décembre et le régime certifiait aussi que pendant 25 ans la propriété privée ne sera pas affectée. Ces dernières concessions satisferont-elles Reagan ? Rien n’est moins sûr.

Car le principal crime du régime sandiniste aux yeux des dirigeants américains c’est tout simplement de survivre sans être subordonné à Washington, voire au conseil d’administration de tel ou tel grand trust de l’agro-alimentaire. Toute l’histoire de l’Amérique centrale est une succession d’interventions américaines, directes ou indirectes, chaque fois qu’une insurrection populaire, voire un coup d’État ou même des mécanismes légaux risquaient de porter au pouvoir une équipe non entièrement contrôlée par les États-Unis .

... les États-unis n’acceptent pas un régime qui n’accepte pas de se subordonner

Si, faute d’avoir voulu ou pu intervenir directement au Nicaragua à l’époque pour sauver le régime de Somoza, les États-Unis ont dû se faire une raison face à l’installation du régime sandiniste, ils ne l’ont jamais complètement admis. Et quelle qu’elle ait pu être, la politique du régime sandiniste - même s’il n’a jamais voulu incarner consciemment une politique révolutionnaire à l’égard de l’ensemble des peuples d’Amérique latine subissant la même exploitation, la même oppression et unis par une multitude de liens - le fait d’avoir vaincu une dictature soutenue par les États-Unis et le fait de résister depuis à ces derniers, est un encouragement pour les révoltes armées qui durent depuis plusieurs années au Guatemala et surtout au Salvador et qui menacent de surgir ailleurs.

Au Salvador aussi la guérilla, dirigée par une organisation nationaliste, le FMLN, met en avant un programme réformiste très modéré. Les objectifs du FMLN ont été réaffirmés en septembre dernier dans un rapport du Commandant Joaquin Villalobos (cité par Imprecor numéro 162)

I- L’établissement d’un nouvel ordre économique et social (...) qui utilise le potentiel du secteur privé (...) afin de ne pas affecter la capacité de l’économie nationale (et dans lequel) la réforme agraire et bancaire et la nationalisation du commerce extérieur devraient briser les grandes concentrations de capitaux.

II- L’établissement d’un gouvernement de large participation représentant toutes les forces politiques démocratiques y compris le FMLN-FDR (...) qui garantisse la liberté d’expression et d’organisation, le respect des droits de l’homme et la tenue d’élections véritablement libres avec la participation de tous.

III- Une nouvelle armée constituée sur la base de l’armée actuelle et des forces militaires du FMLN. Car, « recomposer le pouvoir militaire en considérant qu’il existe deux armées est une nécessité fondamentale sans laquelle il est impossible d’avoir la paix. Le FMLN ne propose pas la destruction de l’armée, mais l’organisation d’un nouveau pouvoir militaire sur la base de l’armée actuelle et du FMLN ».

IV- Une politique extérieure indépendante et non alignée.

Seulement, là encore, pour imposer son programme - tout modéré qu’il soit - c’est les armes à la main que le FMLN doit se battre contre la clique militaire qui domine le pays et les grands propriétaires qui accaparent la presque totalité des terres cultivables. Et là encore, en combattant la clique militaire, l’opposition armée se heurte par là-même aux États-Unis qui arment, aident et conseillent la dictature en place.

Jusqu’à présent les États-Unis n’ont pas engagé directement leurs propres troupes pour ne pas les voir s’embourber dans une guerre longue et coûteuse, ni contre la guérilla au Salvador ni dans une tentative pour renverser le régime sandiniste. D’autant que les sandinistes semblent avoir l’appui de l’immense majorité de la population. Certes, l’impossibilité d’une normalisation des relations avec le gouvernement américain a entraîné la défection d’une partie de la bourgeoisie libérale qui avait pourtant été entièrement partie prenante dans la mise en place du régime à ses débuts. De même, il semble qu’aujourd’hui la mise en place de la conscription généralisée provoque de multiples frictions avec l’Église et surtout avec les classes moyennes du pays. « Les vols au départ de Managua sont complets, depuis quelques semaines, àcause de l’émigration des fils d’une petite bourgeoisie qui voit dans le service militaire obligatoire une atteinte à la liberté ». (Le Monde Diplomatique janvier 1984).

Mais apparemment, le régime sandiniste garde un caractère populaire que n’ont aucun des régimes sous la protection des états-unis. la mobilisation générale de la population face au danger d’une invasion imminente, au mois de novembre dernier, a sans doute renforcé les sandinistes. de même la distribution massive d’armes légères, à cette époque, révèle la confiance et le soutien populaire dont jouissent les dirigeants. et c’est bien ce qui fait hésiter les états-unis à engager directement leurs propres forces contre le nicaragua, car si, au lieu de vaincre rapidement, les troupes d’invasion se heurtaient à une résistance durable, à une guerre de guérilla, les troupes américaines risqueraient de faire, non pas la démonstration de leur toute puissance, mais, à l’inverse, celle qu’un petit peuple décidé peut leur tenir tête. il y a là pour les dirigeants américains un risque, en tout cas, un choix à faire. si les dictatures d’amérique centrale directement menacées par la guérilla sont manifestement prêtes à soutenir une intervention militaire américaine active, quand elles ne l’appellent pas de leurs voeux, d’autres dirigeants latino-américains craignent par contre visiblement que les états-unis contribuent eux-mêmes à une « propagation de l’incendie à tous les pays du bassin des caraïbes (...) voire à toute l’hémisphère » pour reprendre l’expression du président colombien. ce dernier ajoutait d’ailleurs à l’intention des états-unis : « ceux qui ne comprennent pas les raisons sociales des convulsions politiques latino-américaines ou les attribuent à des causes idéologiques dans la confrontation est-ouest, sèment les graines du chaos et de la guerre ». de son côté, le président mexicain dénonçait lui aussi les « démonstrations de force qui menacent de provoquer une conflagration ».

Au-delà du régime du Nicaragua, ce sont les peuples d’Amérique latine qui menacent les intérêts US

Mais tous les dirigeants américains ne sont pas naïfs au point de croire eux-mêmes aux discours qu’ils servent à leur population. Ils savent bien que les raisons des « convulsions politiques latino-américaines » ne sont pas « idéologiques », et qu’elles ne proviennent certainement pas de la confrontation Est-Ouest. Ce qui sème « les graines de chaos », c’est moins les déclarations plus ou moins bellicistes des dirigeants américains que l’exploitation permanente à laquelle l’impérialisme soumet ces pays, et la pauvreté et l’oppression que cette exploitation engendre. Et l’impérialisme américain n’a pas fini de semer la tempête.

Alors, sans doute, les États-Unis eux-mêmes préféreraient que les régimes du Salvador ou du Guatemala, et demain d’autres, soient capables de se tirer d’affaire sans que les Marines aient à intervenir. Mais il n’est pas dit qu’ils en soient capables. Comme il n’est pas dit que ceux-là mêmes qui, parmi les dirigeants latino-américains, prêchent aujourd’hui la modération aux États-Unis, ne soient pas amenés à les appeler à l’aide demain contre leur population.

Un accord avec les nationalistes n’est sans doute pas à exclure totalement, mais ce sera l’évolution de la situation dans tout le continent sud-américain qui présidera aux décisions des dirigeants américains.

Car ce que craint l’impérialisme c’est que les exemples du Nicaragua et aujourd’hui du Salvador encouragent d’autres luttes de guérilla, d’autres mobilisations populaires, d’autres troubles sociaux, non plus seulement dans les mini-États de l’isthme, mais dans ceux de toute l’Amérique latine où la situation empire sous les effets de la crise économique qui s’étend dans des proportions catastrophiques, détériorant encore le niveau de vie déjà intenable des populations. Que demain, dans l’immense brûlot que constitue l’Amérique latine, les tensions sociales s’accroissent, que les troubles s’aggravent, et les Marines pourraient envahir et occuper le Nicaragua ou le Salvador comme ils ont déjà envahi et occupé la petite île de la Grenade.