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LDC n° 107, déc. 1983
L’Amérique centrale




Les régimes dictatoriaux d’Amérique centrale, soutenus et armés par les États-Unis, ne parviennent pas à réduire les mouvements d’opposition armée au Salvador et au Guatemala et qui semblent se développer également au Honduras et au Costa-Rica.

De son côté, le régime sandiniste, porté au pouvoir au nicaragua il y a quatre ans par une insurrection populaire, au terme d’une longue guerre civile, résiste aux pressions diverses, économiques, diplomatiques et, dans une mesure croissante, militaires. ii constitue un exemple et un encouragement pour les guérillas des pays voisins. l’amérique centrale demeure une des principales zones de lutte d’opposition armée à l’intérieur de la sphère d’influence directe des états-Unis.

Le développement des mouvements de lutte armée a ses racines dans la mainmise de l’impérialisme américain sur cette région qui est à la fois un réservoir de richesses essentiellement agricoles et une zone d’intérêt stratégique.

En effet, pour mettre en place les cultures d’exportation qui font la richesse des trusts américains et de la poignée de riches propriétaires terriens qui leur sont liés, la grande masse de la population, indienne ou pas, a été expropriée et chassée des bonnes terres. Et, dans ces pays dont l’histoire est jalonnée de mouvements de révolte paysanne, tantôt locaux, tantôt plus larges, le problème de la terre et de la réforme agraire demeure un problème explosif.

C’est en soutenant et en imposant des dictatures à leur solde, en finançant et en armant non seulement les armées officielles mais des bandes armées parallèles destinées à terroriser les populations que les États-Unis et les classes possédantes locales tentent d’imposer leur ordre social profondément révoltant et qui apparaît d’autant plus injuste que la misère de l’immense majorité y côtoie l’insolente opulence d’une minorité de très riches.

Par ailleurs, l’exploitation des ressources du pays en fonction des besoins des grands trusts américains, les interventions répétées, tantôt directes, tantôt indirectes, tantôt insidieuses, tantôt brutales de l’impérialisme américain dans la vie politique de ces pays a entraîné dans la petite bourgeoisie et même la bourgeoisie nationale, le développement de courants nationalistes hostiles à l’impérialisme américain. Et, dans ces dernières décennies, ces mouvements nationalistes ont à plusieurs reprises affronté l’impérialisme américain et les régimes à sa solde en s’appuyant sur la population pauvre des campagnes et des villes où il existe un prolétariat, minoritaire sans doute mais qui a aussi des traditions de lutte.

En l’absence d’organisations révolutionnaires prolétariennes, capables de faire prévaloir dans la classe ouvrière de ces pays une politique indépendante des courants nationalistes bourgeois, et capables de prendre, au nom de la classe ouvrière, la direction de la lutte contre les dictatures, contre le règne des latifundiaires et contre l’emprise américaine, ce sont partout ces courants nationalistes qui dirigent la lutte.

Ces courants situent tous leurs perspectives politiques dans le cadre étriqué des micro-États d’Amérique centrale. Aucun n’est porteur même d’un nationalisme à l’échelle de cet isthme d’à peine 30 millions d’habitants, dont le découpage en sept États ne correspond qu’au désir de l’impérialisme américain de diviser et d’opposer pour mieux régner, quand il ne correspond pas simplement aux zones d’influence des trusts américains qui les dominent. Pourtant, les masses laborieuses de ces pays ont un commun passé et un commun présent d’exploitation et d’oppression ; la langue, en tout cas officielle, est partout la même ; et même la diversité de leur société composée d’un mélange de populations indiennes ou espagnoles leur est commune.

L’objectif politique des organisations nationalistes encore dans l’opposition armée (Front Farabundo Marti au Salvador, plusieurs mouvements au Guatemala) se limite, comme se limitait l’objectif du Front Sandiniste au Nicaragua aujourd’hui au pouvoir, à un certain nombre de réformes : desserrer le contrôle des États-Unis voire de tel trust américain particulier sur les organismes d’État, enlever le monopole du pouvoir politique à l’oligarchie foncière, moderniser un système économique bloqué et délabré, procéder à une réforme agraire.

Mais les intérêts des trusts américains et des oligarchies foncières protégées par le système dictatorial ne laissent place à aucune possibilité de réforme pacifique. Il n’y a de place en Amérique centrale même pour des réformistes qu’à condition qu’ils soient armés. Seule la lutte armée et le renversement des pouvoirs en place permet de réaliser même le modeste programme bourgeois des organisations nationalistes.

La stratégie de ces organisations nationalistes, s’inspirant d’une longue série de précédents, de la Chine au Mozambique ou à l’Angola, en passant par l’Algérie ou Cuba, consiste à forger une armée de guérilla, en organisant et en encadrant des paysans pauvres pourchassés par la terreur des latifundiaires, ou tout simplement par la faim, à s’implanter dans des « régions libérées », recruter dans les villes autour de l’activité de cette « armée de libération » puis, à partir d’un certain développement de la lutte, tenter de rallier toute les forces d’opposition.

Cette stratégie ne laisse aucune place à l’organisation autonome de la classe ouvrière. Toutes les directions nationalistes y sont hostiles. C’est une hostilité de classe. Lorsqu’elles s’opposent à l’impérialisme américain et ses alliés locaux de l’oligarchie foncière, ces directions nationalistes le font du point de vue de la défense des prérogatives de l’État national, c’est-à-dire du point de vue des intérêts historiques de la bourgeoisie nationale. Même si elles incarnent certaines aspirations des masses laborieuses, y compris ouvrières, et si elles sont prêtes à se servir des classes laborieuses comme troupes, c’est à la condition que la classe ouvrière ne se distingue pas du magma indistinct du « peuple », et qu’elle reste par conséquent subordonnée à la petite bourgeoisie nationaliste et, à travers elle, à la perspective bourgeoise que cette petite bourgeoisie nationaliste entend incarner.

L’impérialisme américain ne laisse aux peuples de cette région même pas la possibilité de se donner le régime national de leur choix. Il considère comme une agression que l’on puisse toucher aux intérêts des trusts américains, mais aussi à ceux de la poignée de grands propriétaires terriens locaux et de la hiérarchie militaire qui sont, ses seuls alliés inconditionnels dans ces pays.

Au cours de l’année écoulée, Reagan a très officiellement repris l’aide militaire au dictateur guatémaltèque un moment interrompue par Carter. L’aide militaire à la dictature du Salvador a été également accrue. Le Congrès américain, sensible à la pression de l’opinion publique, reste pour l’instant opposé à l’envoi direct et officiel de troupes américaines dans ce pays, mais le nombre de « conseillers militaires » a été augmenté. De toute évidence, les États-Unis ne sont pas disposés à accepter un deuxième Nicaragua en Amérique centrale. Et leur débarquement militaire à la Grenade est un avertissement qu’ils adressent à tous les peuples de la région.

Mis il y a quatre ans devant le fait accompli du renversement de Somoza qu’ils avaient appuyé jusqu’au dernier moment, les États-Unis ne sont pas intervenus jusqu’à présent directement pour renverser le régime sandiniste. Ils le soumettent cependant à un blocus économique, à une pression financière en exigeant le remboursement de ses dettes. Ils se livrent à des démonstrations de force, comme les manceuvres aéro-navales américano-honduriennes au début de l’année 1983. Ils arment et financent des groupes d’opposition qui, basés au Honduras et au Costa-Rica, entretiennent au nord et au sud du pays une guérilla épuisante pour le nouveau régime. Ils renforcent enfin les armées des pays voisins, accroissant la menace d’une guerre d’intervention des régimes à leur solde contre le Nicaragua.

Jusqu’à présent, les dirigeants sandinistes conservent le large consensus dans la population qu’ils avaient gagné en menant à bien le renversement de la dictature de Somoza. En tenant quelques-uns de leurs engagements (alphabétisation, répartition de nourriture, soins médicaux, loi de réforme agraire) ils gardent à leur régime un caractère populaire que n’ont aucun des régimes sous la protection des États-Unis. Et c’est bien ce qui fait hésiter les États-Unis à donner contre le Nicaragua les armées mercenaires des pays voisins.

Le refus persistant des États-Unis de normaliser leurs relations avec le gouvernement de Managua malgré la volonté de ce dernier d’y parvenir a entraîné la défection d’une partie de la bourgeoisie libérale à l’égard des Sandinistes, bourgeoisie libérale qui avait été pourtant entièrement partie prenante dans la mise en place du régime à ses débuts.

Cette défection, matérialisée par une certaine tendance àl’émigration, a accentué la réthorique « socialiste » du régime ; comme l’insuffisance des investissements du secteur privé - due sans doute autant à la crise qu’à une opposition au régime sandiniste - a renforcé le rôle de l’État dans une économie où le secteur privé domine cependant.

De la même manière, soumis à un blocus diplomatique du côté des États-Unis et de ses alliés d’Amérique latine, le régime sandiniste a cherché des soutiens diplomatiques et une aide matérielle du côté de Cuba et de l’Union Soviétique, des pays non-alignés, en même temps d’ailleurs que du côté de l’Internationale Socialiste de Mitterrand, de Helmut Schmidt et, par leur entremise, du côté des États européens. Cette politique extérieure est brandie par les dirigeants de l’impérialisme américain comme la preuve du caractère subversif du régime sandiniste...

Les difficultés du régime sandiniste avec les États-Unis constituent la dernière en date d’une longue succession d’avatars des bourgeoisies nationales de pays pauvres pour préserver les prérogatives de leurs États nationaux contre les puissances impérialistes.

Les révolutionnaires socialistes sont solidaires du peuple du Nicaragua et des dirigeants politiques qu’il s’est donnés, face aux pressions de plus en plus agressives de l’impérialisme américain. Comme ils sont solidaires de tous les mouvements de libération qui cherchent à renverser les dictatures infâmes d’Amérique centrale.

Mais ils n’ont pas à attribuer, ni à ces mouvements, ni au pouvoir en place au Nicaragua, des qualités et des possibilités qui n’appartiennent qu’au prolétariat révolutionnaire et que, au demeurant, les dirigeants de ces mouvements ou les dirigeants du Nicaragua ne s’attribuent pas à eux-mêmes.

Faute d’organisation révolutionnaire propre, le prolétariat n’est apparu sous son propre drapeau, ni au Nicaragua, ni au Guatemala, ni au Salvador. C’est d’ailleurs précisément parce qu’il n’est pas apparu que les directions nationalistes peuvent prétendre parler aussi à sa place et prétendre que la politique qu’elles mènent correspond, aussi, à ses intérêts.

Une politique révolutionnaire prolétarienne consisterait avant tout à développer la conscience de classe et l’organisation de la classe ouvrière. elle consisterait, en s’appuyant sur la vigueur du mouvement, à s’adresser au nom des exploités du guatemala, du salvador ou du nicaragua, aux exploités de toute l’amérique centrale, du mexique, d’amérique latine et des caraïbes et, au-delà, au prolétariat américain lui-même. elle consisterait à prendre appui sur le développement des mouvements de masse, là où mouvement de masse il y a, pour gagner, à partir de là, à la révolution les masses pauvres de toutes les dictatures latino-américaines et puis tenter de porter la révolte, au nom de la révolution prolétarienne, dans cette classe ouvrière américaine dont les couches inférieures, lorsqu’elles ne sont pas constituées de noirs nés aux usa, viennent du mexique, d’amérique latine ou des caraïbes.

Les dirigeants nationalistes des mouvements de libération sont des adversaires résolus de cette perspective qui est celle de la révolution prolétarienne. Ils ne cherchent pas à renverser l’impérialisme, ils cherchent à composer avec, dans des conditions un peu meilleures pour leur État national. Ils n’ont pas autre chose à offrir à leurs classes laborieuses que la pauvreté car ils ne peuvent pas échapper, dans le cadre de mini-États, à l’emprise économique de l’impérialisme, à supposer qu’ils échappent à son emprise politique directe. Et pour faire accepter la pauvreté, une fois le consensus passé, comme tous les États bourgeois, ils utiliseront les triques contre les classes laborieuses.

Et toute l’Amérique latine constitue un immense brûlot, avec ses masses pauvres exploitées, opprimées et dont le sort, déjà intenable, le devient encore plus avec l’aggravation de la crise. Les cliquetis d’armes autour du Nicaragua, au Salvador et au Guatemala, ne s’adressent pas seulement aux peuples de ces pays mais, pardessus leurs têtes, à toutes les classes laborieuses d’Amérique latine et des Caraïbes.