Site

Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Autres DOM-TOM, Caraïbes et Amériques /LDC n° 94, avril 1982 L’impérialisme américain face à la guérilla en Amérique Centrale

LDC n° 94, avril 1982
L’impérialisme américain face à la guérilla en Amérique Centrale




Le Salvador peut-il devenir un nouveau Vietnam ? Il semblerait qu’une fraction, certes minoritaire, de l’opinion américaine, commence à le craindre.

Depuis plus d’un an, le gouvernement américain de Ronald Reagan apporte une aide militaire renforcée à certains régimes de dictature d’Amérique Latine et d’Amérique Centrale dont certains, celui du Salvador et celui du Guatemala, sont ébranlés par des mouvements de guérilla populaires. Le gouvernement américain multiplie aussi les menaces contre Cuba et le Nicaragua qu’il accuse d’être responsables de la « subversion communiste » en Amérique Centrale et de l’introduction d’armes dans les pays où se développent les guérillas.

Ce durcissement de la politique américaine qui se traduit pour l’instant plus en paroles qu’en actes, éveille cependant l’inquiétude dans une partie de l’opinion pour qui la blessure de la guerre du Vietnam n’est pas refermée.

Les inquiétudes dans l’opinion publique américaine

Aux États-Unis, les craintes et les controverses sur la politique américaine en Amérique Centrale ont pris une acuité particulière à la mi-février, quand l’un des officiers américains les plus élevés en grade au Salvador a été filmé par une équipe de télévision alors qu’il accompagnait une unité salvadorienne dans une région où la guérilla est active. L’officier en question était en civil, mais il portait un fusil M.16, alors que les conseillers américains ne sont pas censés porter des armes, ni fréquenter des zones de guérilla. Et l’image de celui-ci, l’attaché-case dans une main, le fusil dans l’autre - image qui prouvait le peu de différence entre un conseiller militaire et un militaire tout court - a quelque peu ému l’opinion. Une preuve était là, et bien là, que le gouvernement mentait en affirmant que les militaires américains n’étaient pas impliqués dans les combats.

Les résultats d’un sondage publié le 21 mars dernier, et organisé conjointement par la chaîne de télévision CBS et le quotidien New York Times, confirmaient les doutes et l’inquiétude de l’opinion quant au bien-fondé de la politique de Reagan en Amérique Centrale. Bien sûr, une majorité de personnes interrogées reprenaient les thèses officielles : le Salvador était jugé « très important pour la défense des États-Unis », et si ce pays devenait communiste d’autres suivraient. Mais cela dit, la volonté de résister au communisme se révélait beaucoup moins forte que la peur d’un engagement. 60 % des Américains questionnés disaient craindre un processus de type vietnamien, et 63 % pensaient que les États-Unis devaient se tenir à l’écart du conflit. Si les proportions de craintes étaient plus fortes chez les Démocrates, les Noirs et les personnes défavorisées, une majorité de Républicains et de conservateurs déclarés préconisaient, eux aussi, le non-engagement. Au total, seuls 6 % des personnes interrogées approuvaient l’envoi éventuel de soldats américains au Salvador, et à peine 16 % voulaient le maintien de l’aide économique et militaire. Cela dit, le pessimisme dominait, puisque 41 % s’attendaient malgré tout à un prochain débarquement des « Marines ».

Un courant d’opinion hostile à un engagement plus massif des USA en Amérique Centrale existe de toute évidence aux USA, même s’il est difficile, au travers de la presse française, de se faire une idée de son poids. Ce courant s’est d’ailleurs déjà exprimé par des protestations et des manifestations.

En l’espace d’un an, plusieurs manifestations ont eu lieu dans de grandes villes américaines sous les auspices de divers comités pour le Salvador et, le dimanche 28 mars, le jour des élections au Salvador, plusieurs dizaines de milliers de manifestants (40000 selon le quotidien Libération et 75000 selon l’Humanité) convergeaient à Washington pour une marche de protestation nationale, scandant surtout : « Money for jobs, not for war » (De l’argent pour l’emploi, pas pour la guerre) ; « Solidarité avec le peuple du Salvador » ; et « Reagan no good, rendez-le à Hollywood ».

Apparemment, ceux qui protestent aujourd’hui sont surtout des jeunes, des universitaires, des personnalités du monde du spectacle. Différents responsables des Églises américaines - ceux de l’Église catholique comme les leaders protestants - ont pris l’initiative d’actions et interventions. Mais ce courant est aussi surtout composé d’un grand nombre de politiciens démocrates, ou qui se situent dans ce camp, comme Douglas Fraser, président du syndicat des travailleurs de l’automobile.

A la manifestation de Washington, la déclaration qui a été lue à l’adresse de Reagan par un des marcheurs avait été rédigée par le sénateur Edward Kennedy. Devant le Congrès, ce sont des Démocrates qui apostrophent le plus souvent les responsables gouvernementaux sur la question du Salvador ou du soutien aux dictatures d’Amérique Centrale ou Latine, et c’est à leurs propos que la presse ou les télés américaines donnent une certaine publicité.

« Si, après le Nicaragua, le Salvador tombe aux mains d’une minorité violente, qui pourra vivre sans peur en Amérique Centrale ? » , avait demandé récemment devant le Congrès un représentant du gouvernement, Enders. « Pendant combien de temps les principaux intérêts stratégiques des États-Unis - le canal, les voies maritimes, les fournitures de pétrole - seront-ils préservés ?’’, avait-il poursuivi. C’est une personnalité démocrate du Massachussetts, un dénommé Studds, qui a répondu : « Vous craignez que le Salvador ne tombe aux mains d’une minorité violente. Comme si ce n’était pas déjà le cas ? Vous vous obstinez à voir dans cette révolution une manoeuvre du bloc communiste, et non ses causes internes : nous risquons de nous engager dans un nouveau Vietnam » .

Certes en matière de « Vietnam », les Démocrates s’y connaissent aussi ! En matière d’intervention politique et militaire contre les peuples, les serviteurs démocrates de l’impérialisme américain n’ont jamais eu de politique fondamentalement différente de ses serviteurs républicains, quand ils se sont trouvés au gouvernement.

Le 17 avril 1961, c’est le président Kennedy, réputé libéral et démocrate qui, trois mois à peine après son installation à la Maison Blanche, autorisait la tentative de débarquement contre Cuba, la fameuse expédition de la « Baie des Cochons ». Et le fait qu’elle ait échoué lamentablement ne blanchit pas Kennedy.

Un peu plus tard, en 1965, c’est le gouvernement Johnson, celui d’un Démocrate encore, qui réussissait à faire cautionner par l’Organisation des États Américains (I’OEA) une intervention armée massive - 40 000 soldats d’élite étaient envoyés en République dominicaine - pour faire échec à un soulèvement militaire et civil au sein duquel la CIA avait dénombré « 53 communistes » ! Et, bien sûr, c’est encore et surtout sous le règne de ce même Démocrate Johnson que la guerre du Vietnam prit les proportions que l’on sait.

Tout au début de l’année 1981, enfin, avant la passation des pouvoirs à Reagan, c’est le Démocrate Carter qui décidait lui-même de reprendre l’aide militaire américaine à la junte salvadorienne (aide suspendue plusieurs mois auparavant à la suite de l’enlèvement et de l’assassinat par des soldats de l’armée salvadorienne de religieuses américaines). Carter avait donc eu la courtoisie d’ouvrir la voie à Reagan !

Et aujourd’hui, c’est probablement par opportunisme politique et non par « moralité » que le clan des Démocrates qui est dans l’opposition depuis la victoire électorale de Reagan sur Carter, utilise à sa façon les mécontentements et entre autres, l’hostilité à une politique agressive qui pourrait en effet conduire à une nouvelle guerre. Mais si les hommes du parti Démocrate, qui doit désormais définir une politique dans l’opposition, font ces calculs politiques -s’ils s’appuient sur les craintes d’une fraction de l’opinion jusqu’à s’en faire les porte-paroles, c’est que l’inquiétude existe et qu’elle cherche à se manifester. Non pas nécessairement sur le soutien que Washington accorde à des régimes dictatoriaux, mais sur l’éventualité d’une intervention militaire américaine directe au Salvador ou ailleurs. C’est-à-dire sur la possibilité d’y envoyer des Gl’s. Et la question qu’on peut se poser, c’est justement celle du durcissement de la politique américaine en Amérique Centrale. Jusqu’où et comment les USA peuvent-ils intervenir ? Et le Salvador peut-il vraiment devenir un nouveau Vietnam ?

Les menaces brandies contre l’amérique latine

Le remplacement de Carter par Reagan a été marqué d’abord par un changement de ton général en politique extérieure. Le durcissement de ton, en Amérique Centrale, à l’encontre des alliés réels ou supposés de l’URSS, Cuba et le Nicaragua, pouvait s’intégrer simplement dans le cadre de ce changement de ton général.

Dès les premiers mois du gouvernement Reagan, le bras droit du président Alexander Haig, partait en guerre contre Cuba. Dans un « Livre blanc » sur « L’ingérence communiste à El Salvador », Haig entendait prouver aux alliés des USA

1) que Cuba et d’autres pays jouaient un rôle central dans l’unification politique, l’encadrement et l’armement militaire des forces insurgées au Salvador ;

2) que l’insurrection au Salvador s’était progressivement transformée en un nouveau cas d’agression armée indirecte de la part des puissances communistes, agissant parle canal de Cuba, à l’encontre d’un petit pays du « Tiers-Monde » ;

3) que Cuba, l’Union Soviétique et d’autres États communistes étaient en train de mener ce qui apparaissait clairement comme une action clandestine bien coordonnée, pour provoquer la Chute du gouvernement établi au Salvador et imposer à sa place un régime communiste sans soutien populaire.

Dans son fameux « Livre blanc », le général Haig se faisait fort d’apporter des « preuves irréfutables » de ses allégations. A vrai dire, les preuves ne furent pas jugées convaincantes, même par des dirigeants d’Amérique Latine réputés proches des Américains, comme ceux du Venezuela qui dénoncèrent au contraire un « retour à une politique interventionniste et menaçante des USA en Amérique Latine ».

Cela dit, le ton était donné et durant les cinq ou six premiers mois de l’année 1981, début de l’ère Reagan, les représentants du gouvernement américain multiplièrent les attaques verbales contre Cuba et le Nicaragua.

En avril et mai 1981, Haig accusait Cuba de poursuivre les livraisons massives d’armes en Amérique Centrale, vers le Salvador et le Guatemala, en passant par le Nicaragua. Le 8 juin 1981, Thomas Enders, secrétaire d’État adjoint américain pour les affaires interaméricaines déclarait que « l’offensive cubaine est caractérisée par un effort pour unifier les courants insurrectionnels dans chacun des pays des Caraïbes, et Castro a plusieurs fois, personnellement présidé aux négociations au cours desquelles ces groupes se sont rassemblés ... Ensuite les groupes sont renvoyés, les hommes sont entraînés et les armes sont livrées ... C’est ce qui s’est passé d’abord au Nicaragua, puis au Salvador, puis au Guatemala et cela se reproduit en Colombie » .

Haig dénonçait aussi le Nicaragua comme un « nouveau Cuba ». Selon lui, « l’armement de ce pays a atteint un niveau tel qu’il y a là une force d’agression destinée à propager la politique marxiste-léniniste dans l’hémisphère occidental » .

Mais les choses ne restaient pas sur le seul plan verbal. Dans le même temps, le gouvernement américain renforçait son assistance militaire au Salvador, au Guatemala, au Honduras, tandis qu’il « normalisait » ses relations avec l’Argentine et le Chili.

En décembre dernier, le Congrès américain décidait la levée de l’interdiction sur la vente d’armes au Chili et à l’Argentine sous prétexte que la situation des droits de l’homme avait commencé à s’améliorer de manière significative dans ces deux pays.

A la même époque, la presse annonçait que l’aide militaire au Honduras avait doublé, passant de cinq millions de dollars en 1981 à dix millions en 1982, plaçant le Honduras au troisième rang des pays assistés en Amérique Latine, et qu’en une année, le Honduras, l’un des pays les plus pauvres de toute l’Amérique Centrale avait reçu davantage d’aide militaire des USA qu’au cours des vingt années précédentes.

Ces informations allaient de pair avec des bruits de guerre contre le Nicaragua qui pourrait être envahi à partir du Honduras voisin. Le Honduras serait capable d’aligner 30 000 hommes contre les Sandinistes, pouvait-on lire à l’époque. Le correspondant du Monde, François Pisani, écrivait : « Rien ne permet d’assurer qu’une décision a été prise à Washington, mais de multiples indices indiquent que la guerre fait partie des hypothèses de travail des dirigeants américains » . Et la presse citait encore les déclarations d’un colonel en retraite hondurien affirmant que des plans d’invasion du Nicaragua étaient prêts depuis plusieurs mois.

Pour ce qui est du Salvador, alors qu’il était question en septembre 1981 que l’aide américaine à ce pays diminue légèrement en 1982 par rapport à 1981 (113,7 millions de dollars dont 26 à titre d’aide militaire, contre 139 millions de dollars dont 35 à titre d’aide militaire), d’autres informations, en février dernier, indiquaient au contraire qu’elle allait finalement augmenter. Le gouvernement Reagan prévoyait d’envoyer à la junte salvadorienne une aide d’urgence de grande ampleur en matériel militaire afin de remplacer des avions de combat et des hélicoptères détruits à la fin janvier par les guérilleros au cours de l’attaque d’une base aérienne de San Salvador. Le 14 avril dernier, le sous-secrétaire d’État pour « l’Assistance à la sécurité », invoquait l’existence d’une menace soviétique pesant sur les alliés stratégiques des USA pour justifier, devant le Congrès, un budget record d’aide à l’étranger de 8,7 milliards de dollars pour 1983, contre 7,5 en 1982. Et sur les 433 millions de dollars destinés aux pays du bassin des Caraïbes pour 1983, le Salvador devait, à lui tout seul, en recevoir 166 millions de dollars. Le soutien que le gouvernement impérialiste américain apporte au Salvador ne se chiffre pas seulement en dollars, ou en armes livrées. Il se compte aussi en hommes : une cinquantaine d’officiers américains sont sur place, tandis que des soldats salvadoriens sont entraînés à la lutte anti-guérilla aux USA, dans un centre spécial à Panama, ou au Salvador même.

De la comédie pour justifier la politique d’armement...

A vrai dire, si les premiers mois de l’administration Reagan se sont caractérisés par un durcissement de ton à l’égard de l’URSS ou de Cuba ; par une augmentation des crédits et de l’assistance militaire à un certain nombre de dictatures « alliées » des USA, ce n’est pas que la politique de Reagan était différente de celle de Carter ; celle des Républicains différente de celle des Démocrates.

Carter avait tenté de se donner l’image d’un dirigeant « préoccupé » des « droits de l’homme » dans le monde. D’où un certain nombre de prises de position - contre des dictatures trop ouvertement sanglantes. Mais c’est Carter lui-même, avant de quitter la Maison Blanche, qui était revenu sur quelques-unes de ces prises de position.

Dans les rodomontades guerrières de Reagan, y compris contre le Salvador, il faut sans doute faire la part de la comédie, destinée à justifier la fabrication et l’achat par l’État de matériel militaire.

Dans cette période de crise et de restrictions du marché, s’il reste à terme un domaine où les marchandises continuent à se vendre et donc à se fabriquer, à grands coups de subventions et de commandes étatiques, c’est probablement celui des armes. Mais pour en fabriquer, et en fabriquer toujours plus ; pour que les États investissent toujours plus des deniers populaires dans l’industrie d’armement, alors que tant de réels besoins ne sont pas satisfaits, il faut quand même pouvoir justifier ces dépenses par des menaces de guerre, réelles ou inventées.

Pendant plusieurs mois, Reagan a certainement forcé la note. Lui et ses collègues ont donné dans une espèce de terrorisme verbal tous azimuts. La « menace communiste » brandie pour justifier les dépenses militaires ne peut évidemment passer pour crédible aux yeux de l’opinion publique que Reagan tente de convaincre qu’en raison de l’URSS et de sa puissance ; mais pouvoir évoquer la main de Moscou jusqu’aux portes même des États-Unis ajoute quelques frissons supplémentaires susceptibles d’emporter l’adhésion du petit-bourgeois réactionnaire.

A la volonté réelle de préserver une chasse gardée

Cela dit, la menace américaine contre l’Amérique Centrale n’est certainement pas que de la rodomontade. Car l’impérialisme américain est confronté à un problème réel dans cette région du monde. Un problème qui impose aux représentants politiques de cet impérialisme non pas de faire des déclarations mais de faire des choix et éventuellement d’intervenir.

L’Amérique Centrale fait partie de la zone de domination économique et politique directe des États-Unis. L’impérialisme américain peut être plus ou moins interventionniste ou, au contraire, laisser faire dans le reste du monde. Pas en Amérique Latine. C’est sa chasse gardée.

Or, si après la retombée de la vague de guérillas de la fin des années 50, début des années suivantes, cette chasse gardée a connu quelques années de calme d’ailleurs tout relatif, il apparaît qu’il y a depuis plusieurs années un regain de la lutte armée contre les dictatures en place soutenues par les États-Unis, précisément en Amérique Centrale.

L’opposition sandiniste est parvenue à renverser l’homme des Américains, Somoza au Nicaragua. Au Salvador, les forces de guérilla qui s’appuient sur la révolte d’une partie de la population pauvre des campagnes et des villes, semblent contrôler une partie du pays. Au Guatemala, les juntes militaires successives ne parviennent pas à venir à bout de l’opposition armée.

Les États-Unis sont bien placés pour savoir que toute l’Amérique Centrale est un brûlot. La misère innommable de la majorité de la population, l’infamie des dictatures en place, font que le brûlot peut s’enflammer, et la flamme embraser tout le continent sud-américain, aussi misérable, aussi opprimé et aussi exploité pour le profit des grands trusts américains.

On n’en est certes pas là. Mais même s’il n’y a pas une vaste guérilla unique en Amérique Centrale mais plusieurs ; et même si les dirigeants nationalistes de chacune de ces guérillas considèrent leur propre combat comme strictement limité au cadre national de leur État, les succès de certaines de ces guérillas sont un exemple et peut-être un encouragement pour d’autres.

Et même si, par leurs programmes - autant qu’on puisse les connaître - et par leurs objectifs, ces guérillas ne menacent nullement l’impérialisme américain, il suffit qu’elles menacent quelques-uns des intérêts économiques d’un ou deux grands trusts, ou encore le caractère absolu de la mainmise politique des États-Unis sur ces États, pour que l’impérialisme ne veuille pas les tolérer.

Cependant depuis quelques mois, la presse relève « un certain flottement » dans la politique américaine extérieure, « une politique étrangère plus modérée que prévu ». Reagan avait choisi d’inaugurer son règne en parlant de la guerre, et bien fort pour qu’on l’entende. Mais maintenant qu’il a l’occasion de la livrer, cette guerre, ou du moins d’aider quelques-uns de ses amis dictateurs à ne pas la perdre, il est plus prudent dans ses propos. A plusieurs reprises, ces derniers temps, Reagan a répété que les USA « n’avaient pas de plan pour envoyer les Américains combattre où que ce soit ».

Volontairement plus vague, Alexander Haig a déclaré aussi :’’Nous n’excluerons aucune possibilité ; les USA n’ont pas à se lier les mains en proclamant les limites de leur politique ».

Deux fers au feu ?

C’est un fait qu’en même temps qu’ils tiennent des propos menaçants, les dirigeants américains ont entamé une série de négociations, de dialogues avec les dirigeants mexicains, cubains et nicaraguayens. De toute évidence, ils préféreraient retrouver vite, et sans faire trop usage de leurs armes, une situation plus stable en Amérique Centrale.

Mais comment ? Et est-ce même possible ?

Dans un éditorial, Le Monde du 17 avril dernier, se félicitait de ce que « le dialogue est très sérieusement relancé entre les États-Unis et le Nicaragua. L’ambassadeur sandiniste a fait savoir à Washington que son gouvernement ne voyait « aucune objection » à l’examen du plan américain et qu’il était disposé à engager des négociations « dès que possible » pour mettre un terme à la tension entre les deux nations » . Le « Plan américain » prévoit une réduction des forces militaires en Amérique Centrale et un contrôle international des frontières du Nicaragua pour tenter de stopper le transport d’armes vers le Salvador. En cas d’accord, les USA envisagent une reprise de l’aide économique et financière au Nicaragua.

Les USA offrent donc un marchandage. Ils achèteraient en quelque sorte les faveurs des dirigeants nicaraguayens, dans l’espoir que les opposants à la junte salvadorienne, lâchés par leurs ex-amis, se sentent isolés militairement et moralement. Le Monde écrit dans son éditorial : « Une neutralisation, même relative, du Nicaragua peut favoriser après les élections salvadoriennes du 28 mars, la mise en route d’un plan « d’asphyxie » progressive de la guérilla au Salvador » .

Reagan voudrait faire la paix en Amérique Centrale, et y retrouver une stabilité nécessaire aux affaires économiques et politiques de l’impérialisme américain. Il se réserve donc la possibilité de discuter éventuellement de cela avec les dirigeants mexicains, avec les dirigeants vénézuéliens, les dirigeants canadiens, cubains ou nicaraguayens. Ses multiples rencontres et initiatives diplomatiques accréditent la thèse, qui lui semble chère, que la « subversion » au Salvador est un produit d’importation soviétique, cubain ou nicaraguayen. Malheureusement pour Reagan ce n’est pas le cas.

Plate-forme politique des dirigeants de la guérilla salvadorienne

Le Front Démocratique Révolutionnaire qui dirige la guérilla au Salvador, a à sa tête le démocrate-chrétien Guillermo Ungo, ancien ami politique de Napoleon Duarte. Il regroupe quasiment tous les opposants à la junte, de la droite libérale à la gauche communiste, en passant par toutes les nuances de démocrates, dont de nombreux militants chrétiens.

Aujourd’hui les dirigeants de la guérilla, membres de ce front, prétendent contrôler le quart du territoire du Salvador, un an après le début de l’offensive lancée il y a à peu près un an. Ils disent pouvoir compter sur 6 000 combattants, quelque 20 000 miliciens d’appoint, et la sympathie d’un million de Salvadoriens.

Ce n’est pas ce que sont, socialement et politiquement les dirigeants et cadres du Front Démocratique Révolutionnaire salvadorien qui gêne les États-Unis.

er avril 1980 allaient s’en rallier quelques autres pour former le FDR, signaient une plate-forme politique.

Cette plate-forme définissait ainsi la base sociale sur laquelle le gouvernement issu de la guérilla affirmait vouloir s’appuyer :

« Ce gouvernement s’appuiera sur une large base sociale et politique formée au premier chef, par la classe ouvrière, la paysannerie et les couches moyennes avancées ; seront intimement associées toutes les couches sociales prêtes à mener à bien cette plate-forme : petits et moyens chefs d’entreprises industrielles, commerciales, artisanales, agro-pastorales (...) Il incluera également les membres honnêtes des professions libérales, le clergé progressiste, les partis démocratiques comme le MNR (social-démocrate -NDLR) ou les secteurs avancés de la Démocratie Chrétienne ; les officiers dignes et honnêtes de l’armée, disposés à servir les intérêts du peuple ; ainsi que les membres de tout secteur social, groupe ou organisme plaidant pour une large démocratie en faveur des masses populaires, pour un développement indépendant et pour la libération populaire. (...) »

Quant aux mesures prônées par la plate-forme après la prise du pouvoir, il n’y a pas non plus de quoi semer l’effroi au Département d’État de Washington :

1) Fin de la répression contre le peuple, sous toutes ses formes, et remise en liberté des

prisonniers politiques.

2) Éclaircissements sur la question des prisonniers et des disparus depuis 1972, et châtiment des coupables (militaires ou civils) de crimes contre le peuple.

3) Désarmement et dissolution effective des corps de répression : agence salvadorienne de sécurité, ORDEN, garde nationale, police nationale, police rurale, police douanière avec leurs respectives « sections spéciales » ; (...)

4) Dissolution des actuels pouvoirs d’État (exécutif, législatif et judiciaire) et abrogation de la Constitution ainsi que de tous les décrets l’ayant modifiée ou remplacée. Le gouvernement démocratique et révolutionnaire édictera une loi fondamentale et réorganisera l’État dans le but de garantir les droits et libertés du peuple, et de réaliser les tâches et objectifs de la révolution. Sur ce plan, le gouvernement démocratique et révolutionnaire adhérera à la Déclaration universelle des droits de l’hommes des Nations Unies (...)

7) Renforcer et augmenter l’armée populaire à laquelle seront intégrés les éléments de la troupe, du corps des sous-officiers, officiers subalternes, supérieurs et généraux de l’armée actuelle ayant une conduite limpide, rejetant l’intervention étrangère contre le processus révolutionnaire, et soutenant le combat libérateur de notre peuple (...)

9) Le gouvernement démocratique et révolutionnaire établira des relations diplomatiques et commerciales avec les autres pays, sans distinction de système social, sur la base de l’égalité des droits, de l’accord mutuel et du respect de l’autodétermination (...) .

Les dirigeants du Front Démocratique Révolutionnaire sont manifestement des modérés, ils ne s’adressent pas aux masses exploitées de leur pays au nom d’un bouleversement de l’ordre social et économique. Il n’y a même rien, en tous les cas pas dans la plate-forme politique, qui promette aux paysans pauvres qui semblent constituer l’essentiel des troupes des guérillas, un changement dans leur situation matérielle. Ils n’ont même pas l’air de vouloir s’en prendre à l’intérieur du pays et au nom du nationalisme, aux intérêts américains.

Il n’est guère possible évidemment de se faire une idée précise sur les sentiments sur lesquels le Front s’appuie dans les masses exploitées pour conserver la direction de leurs luttes. Mais il faut croire que même si le principal, voire le seul mérite du Front, est de s’opposer au régime en place, cela suffit, tant ce régime est haï par la population.

Le salvador : la pacification sanglante ... et inefficace

Les amis de Reagan au Salvador sont les militaires et civils, membres d’une junte dont la répression a fait quelque 32 000 morts depuis janvier 1980 ; d’une junte qui a poussé 500 000 personnes à chercher refuge hors des frontières de leur pays, tandis que 300 000 sont devenues des réfugiés à l’intérieur de ce pays, à la suite d’opérations dites de « pacification » qui les ont contraintes à quitter leurs villages. Et tandis qu’en mars 1981, le dirigeant Napoleon Duarte décidait d’organiser des élections pour mars 1982 et proclamait bien haut que « ce ne seraient pas les fusils qui feraient la loi au Salvador, mais les bulletins de vote » les forces armées salvadoriennes montraient l’exemple, en préparant les élections par... le maniement des armes !

Dès mars 1981, ces forces militaires dont les effectifs sont passés progressivement de 8 000 à 25 000 hommes, lancèrent plusieurs offensives d’envergure dans les provinces du Nord, le long de la frontière avec le Honduras. Dans un article du Monde Diplomatique de mars 1982, Michell Caraël décrit ainsi ces opérations : Elles « engagent entre 3 000 et 5 000 hommes et sont précédées du bouclage de la zone attaquée et de bombardements aériens massifs. Le bataillon d’élite Atlacatl, force d’intervention rapide composée de 1 000 hommes formés aux États-Unis, dispose de dix hélicoptères Huey qui lui permettent de pénétrer dans les montagnes réputées inaccessibles à l’infanterie. En outre, la garde nationale quadrille les campagnes à partir des localités stratégiques importantes, d’où elles lancent des commandos mobiles de 150 à 200 hommes, assistés de civils de l’organisation d’extrême-droite ORDEN, qui regroupe les réservistes démobilisés jouant le rôle de forces supplétives » .

On les voit, là, les méthodes du monde libre. Mais on mesure aussi leur peu d’efficacité : « six mois après » , écrit encore le journaliste du Monde Diplomatique, « aucune de ces actions d’envergure n’a permis aux forces armées de déloger durablement les guérilleros » ... Le Salvador est peut-être déjà un nouveau Vietnam, oui, mais en ce sens que malgré les moyens humains et matériels importants, l’armée soutenue, financée, entraînée par les USA ne vient pas à bout de la résistance d’un peuple.

Les dirigeants impérialistes, et les dictateurs qu’ils soutiennent font de temps à autre mine de donner au régime quelques allures vaguement parlementaires, en essayant de consacrer par des scrutins les dictatures en place. Mais il n’est pas à leur portée de donner même un semblant de crédibilité à ce genre de scrutin.

Ces élections de mars dernier, au Salvador, sur lesquelles les USA et Napoleon Duarte misaient depuis un an pour donner quelque légitimité à leur pouvoir dictatorial ont tourné à la farce.

Seuls se sont portés candidats les partis et organisations de droite ou d’extrême-droite, favorables à l’armée.

Aucune force politique autre que celles qui soutenaient les militaires n’avait accepté de participer. La politique de répression est telle, d’ailleurs que mener une campagne électorale officielle et publique faisait prendre aux opposants le risque d’être enlevés ou assassinés.

Par ailleurs, l’importante participation aux opérations de vote a été obtenue par des pressions sur la population. Enfin, le principal vainqueur de la consultation est un militaire parmi les plus réactionnaires que compte le pays, un homme d’extrême-droite qui étalait on ne peut mieux et ses idées et sa culture, en déclarant qu’il se revendiquerait volontiers de l’étiquette « national-socialiste » mais que cela le gênait, quand même, de se dire... socialiste ! Pour assurer la façade « démocratique », ce n’est certes pas sur le succès électoral d’un tel personnage que les USA comptaient. Pour eux aussi, par certains côtés, la farce électorale tourne au problème car elle a démontré l’inverse de ce qu’ils voulaient démontrer.

Et soit dit en passant, lorsque Mitterrand se paie la coquetterie de se démarquer de Reagan en affirmant qu’il serait bon pour le Salvador que le régime y soit plus démocratique - que disent aussi nombre de personnalités démocrates américaines - il est sacrément hypocrite. Car s’il n’y a pas de démocratie au Salvador, ce n’est pas la faute du seul Reagan et de sa politique mais la faute de l’impérialisme. Et c’est l’impérialisme, dont Reagan et Mitterrand sont tous deux, et au même titre, des serviteurs en qualité de dirigeants politiques, qui ne laisse d’autre choix au Salvador comme à bien d’autres pays dits sous-développés, que d’être des camps de concentration pour leurs peuples. Et il en va du Salvador dominé par l’impérialisme américain comme de la République centrafricaine ou du Cameroun, dominés par l’impérialisme français que défend Mitterrand.

Mais même la petite coquetterie politique de Mitterrand qui consiste à avoir l’air de s’opposera Reagan, n’aura duré qu’un temps, en tous les cas sur les points où cela pourrait réellement fâcher les dirigeants de Washington. Comme pour témoigner de la même lâcheté en politique extérieure, face à Reagan, qu’en politique intérieure, face aux possédants et à la droite, il n’a pas trop persisté dans son attitude d’opposition de bon ton face à Reagan. La France avait annoncé la livraison d’armes au Nicaragua - pas grand chose, juste ce que le pauvre Nicaragua pouvait acheter au prix fort - mais à la suite de l’entrevue éclair Mitterrand-Reagan aux USA, la presse a annoncé que la livraison d’armes françaises au Nicaragua était suspendue... pour raisons techniques !

Le guatemala d’arbenz a la guérilla

Au Guatemala, ce sont encore les mêmes causes qui engendrent les mêmes effets. Le Guatemala, c’est la chasse gardée, non pas même de l’impérialisme américain en général mais du trust américain United Fruit, rebaptisé United Brand.

Il avait suffi en 1954, de la volonté de ce seul trust, pour que la CIA intervienne afin de monter une opération militaire destinée à renverser le régime du pourtant modéré Arbenz Guzman. Ce dernier avait commis le crime de lèse-trust en procédant à une réforme agraire qui touchait les terres de United Fruit. Il fut renversé. Tout est rentré dans l’ordre. Les peones restaient sans terre. United Fruit continuait à accumuler des profits. Et depuis la date du coup d’État - comme d’ailleurs auparavant, presque toujours - le Guatemala est demeuré une dictature militaire.

Pour la population paysanne, constituée pour son écrasante majorité d’Indiens, c’est l’extrême pauvreté. Et la moindre revendication, exprimée, peut conduire au massacre. Ainsi, en janvier 1979, l’armée guatemaltèque prit d’assaut l’ambassade d’Espagne, à Ciudad-Guatemala, parce que s’y étaient réfugiés plusieurs dizaines de paysans indiens qui comptaient ainsi faire connaître leurs revendications : les forces militaires guatémaltèques investirent le bâtiment et massacrèrent tous les Indiens.

Le terrorisme d’État s’exerce, au Guatemala, avec une violence extrême. Dans un article publié en janvier dernier, l’envoyé du journal Le Monde écrivait : « La mort est partout. Les chiffres sont là pour l’attester : plus de 30 000 assassinats politiques depuis 1954 ; 3 000 pour la seule année 1980 ; de 50 à 60 par jour dans les dernières semaines, en moyenne » .

Et ce terrorisme d’État est le fruit de la politique des États-Unis. « Au Guatemala - disait encore l’envoyé du Monde - les États-Unis peuvent s’appuyer sur toute une classe politique, économique et militaire qui entretient de nombreux liens avec l’administration Reagan. L’armée guatemaltèque avec ses 14 000 hommes, est puissante et bien entraînée. Entre 1950 et 1977, 3 334 officiers guatémaltèques auraient, selon le Pentagone, suivi des cours dans des académies militaires nord-américaines » . Et bien évidemment, le jeu démocratique, le jeu des élections est lui aussi un jeu de massacre. Dans un livre consacré au Guatemala, un journaliste du quotidien La Croix cite quelques chiffres qui illustrent la désaffection de la population pour les élections : en mars 1966, le président Julio Cesar Mendez Monténégro fut élu avec quelque 200 000 voix, soit 9,9 % des citoyens ayant droit de vote. Même chose en 1970 : Carlos Arana Osorio l’emporta avec 250 000 voix, soit 10,4 % des citoyens ayant le droit de vote. Et rappelons que les dernières élections, qui ont eu lieu en mars 1982, ont donné lieu à tellement de fraudes que quelques jours après, les militaires mécontents - probablement pas mieux que ceux qui étaient à la tête de l’État - s’emparaient du pouvoir par un coup de force, passant outre le résultat des élections. A ce niveau-là, bien sûr, cela ne s’appelle même plus bafouer la démocratie dont le Guatemala ne connaît même pas une simple façade. Si la guérilla animée par des dirigeants qui se disent nationalistes et progressistes - dont des militants catholiques - s’organisent ces dernières années avec quelques succès, c’est en réponse au terrorisme d’État, soutenu par les États-Unis. Et cette lutte gêne considérablement les USA, car le Guatemala est un des pays les plus grands de l’Amérique Centrale, où les sociétés américaines sont les plus implantées, entre autres dans le pétrole qui est une des richesses du pays.

L’impérialisme engendre la misère, mais la misère engendre la révolte

Pour maintenir leur domination sur les pays pauvres d’Amérique Latine, les États-Unis s’appuient sur des régimes dictatoriaux, corrompus, haïs. Oh, bien sûr ces régimes ne sont pas « présentables » et de temps en temps, les dirigeants politiques américains, surtout ceux qui se trouvent momentanément dans l’opposition, se démarquent d’un Duvalier, mais ce n’est pas tellement cela qui gêne l’impérialisme.

Seulement, ces dictatures engendrent périodiquement la révolte, et cela, c’est plus gênant.

Mais c’est la misère, le lot des peuples de cette région qui engendre en fin de compte, et la dictature pour tenir ces peuples, et la révolte de ces peuples. Et contre la misère, l’impérialisme ne peut ni ne veut rien. Car il en vit. Car la richesse des États-Unis s’est bâtie dans une large mesure sur l’exploitation, sur la pauvreté des travailleurs, des paysans pauvres d’Amérique Latine.

Ce sont des dictatures politiques, parce que ce sont des dictatures sociales particulièrement infâmes. Des dictatures sociales où les couches privilégiées locales, aux intérêts directement liés à ceux de l’impérialisme américain, ont la longue habitude sociale de considérer les paysans pauvres comme des esclaves sur lesquels les exploiteurs ont droit de vie et de mort.

Alors, il n’y a pas de « solution satisfaisante » stable pour l’impérialisme américain. Il n’y a que cette « solution » nécessairement provisoire qu’est la résignation des peuples.

En ce moment, il est au moins des pays d’Amérique Centrale où c’en est fini de cette résignation et, confrontés à la contestation armée, les dirigeants politiques de l’impérialisme américains seront peut-être confrontés au choix soit d’envoyer leur propre armée, soit alors d’accepter le risque d’un changement de régime imposé par la guérilla. Le risque qu’ils prennent dans la deuxième hypothèse n’est sans doute pas un risque majeur, tant qu’il s’agit de pays précis, limités, avec les directions nationalistes et finalement modérées de ces guerillas, dont aucune n’est anti-impérialiste au sens de vouloir renverser l’impérialisme américain, dont aucune ne semble même vouloir tenir un langage s’adressant, par-delà les frontières, aux masses déshéritées et opprimées d’Amérique Latine. Pas même au sens où on pouvait dire que Castro et Guevara ont tenu, à une certaine époque, un tel langage.

(Fait significatif par exemple, aucune des guérillas à notre connaissance ne s’adresse aux masses exploitées ne serait-ce que de l’ensemble de l’Amérique Centrale, dont les États sont dans une large mesure des créations artificielles, qui existent et sont maintenus tels parce que tel est l’intérêt des trusts américains qui dominent certaines de ces républiques bananières.)

Alors, donc, les États-Unis pourraient composer avec des régimes issus des guérillas telles qu’elles apparaissent. Ils ont d’ailleurs composé sous Carter avec le régime sandiniste du Nicaragua, mais même là, après avoir soutenu jusqu’au bout, jusqu’au bunker où il s’était enfermé, le dictateur Somoza.

Mais il n’est pas dit qu’ils préféreront composer.

Pour l’instant, Washington ne semble pas avoir fait un choix. Les hésitations relevées par la presse ne sont sans doute pas des contradictions dans l’expression d’une politique, mais des hésitations réelles entre plusieurs politiques.

Il faut dire que le choix n’est pas encore nécessairement urgent. Les dictatures du Salvador et du Guatemala ne parviennent sans doute pas à vaincre leurs guérillas mais inversement, les guérillas n’en sont peut-être pas à renverser les régimes.

Les militaires au pouvoir, avec l’appui des États-Unis, en argent et en armes, peuvent peut-être tenir. L’avenir le dira. C’est déjà une manière de solution aux problèmes des États-Unis.

Même pour intervenir, les États-Unis pourraient choisir d’en passer par des mercenaires d’autres pays d’Amérique Latine. Ils l’ont fait déjà dans d’autres pays, et ils envisagent, actuellement encore, plus ou moins ouvertement, une telle possibilité.

Par contre, dans l’hypothèse où le sort des régimes paraîtrait menacé à brèveéchéance, et où les États-Unis choisiraient d’intervenir directement, militairement, le régime du Nicaragua aurait évidemment bien des raisons de craindre pour lui-même. Les États-Unis pourraient être tentés alors de remettre en place, là aussi, un régime entièrement à leur solde.

C’est pourquoi le degré de mobilisation de l’opinion publique américaine, même si elle est faible aujourd’hui, même si grande y est la part des manoeuvres politiques des Démocrates, est importante.

Les dirigeants politiques de l’impérialisme américain choisiront d’autant plus facilement la politique du gros bâton que leur opinion publique les laissera faire.