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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 66, mai 1963 Le temps des dictateurs

LDC n° 66, mai 1963
Le temps des dictateurs



Si cette région du monde n’était pas, depuis cinq ans, au centre de la scène politique mondiale, le récent conflit entre Haïti et la République Dominicaine passerait sûrement inaperçu, parmi les innombrables pronunciamentos, attentats, guerres locales, passés ou à venir, sans lesquels l’Amérique latine ne serait pas elle-même. Mais, la ligne bleue des côtes orientales de Cuba que, par beau temps, on aperçoit à travers la mer des Caraïbes, n’inspire pas à Haïti les seuls amateurs de pittoresque.

L’oppression qui pèse sur le peuple haïtien est en tout point semblable à celle qu’avait à subir son voisin de l’autre côté du détroit.

La République d’Haïti est un petit État de quatre millions d’habitants, situé sur l’île du même nom qu’il partage avec la république Dominicaine. Ex-colonie française, première à devenir « indépendante » (en 1804) elle tombe rapidement par la suite sous la domination totale de l’économie des USA. Type de pays sous-développé dont la seule ressource est l’exportation des produits agricoles (café, coton, bananes, sucre), les rares entreprises industrielles sont sans exception aux mains des trusts américains. La population est principalement composée d’ouvriers agricoles au chômage une partie importante du temps, et de paysans exploitants de minuscules lopins détruits de jours en jours par l’érosion qui les pousse à l’immigration. Les salaires moyens, pour ceux qui ont la chance d’avoir du travail, oscillent autour de trois francs par jour. Les trois-quarts de la population sont sous-alimentés.

L’histoire politique du pays ne diffère guère de tant d’autres régions d’Amérique centrale. Les présidents meurent rarement dans leur lit, mais si les noms des chefs d’État changent souvent les méthodes restent. Le dernier en date des présidents-dictateurs, François Duvalier, fut élu au suffrage universel en 1957. Estimant sans doute que la « volonté populaire » s’était manifestée une fois pour toutes en sa faveur, il ne prit plus la peine d’organiser des élections et s’est proclamé réélu en 1961. Entre-temps ils prit le soin d’organiser sa police privée, aussi importante que l’armée, et dont la tâche est précisément de « convaincre » ceux qui auraient l’intention de contester... la volonté populaire. La corruption, le vol, la pourriture caractérisent les milieux dirigeants.

Un important barrage qui devait être construit pour 14 millions de dollars, tout en n’étant pas encore construit, à déjà engouffré 40 millions. Les 30 millions détournés ont rejoint les 40 millions d’aide américaine dans les larges poches de la famille - nombreuse - de Duvalier. Le budget d’État constamment en déficit est comblé par les différentes taxes, surtaxes, impôts directs ou indirects perçus grâce à la collaboration active « des tontons macouts », la fameuse police privée, recrutée dans la pègre, dévouée corps et âmes (et poche) au président, et maître en torture, en assassinat légal et illégal.

L’origine du récent conflit fut l’exploit des « tontons macouts » qui, à la poursuite d’un oppositionnel ayant trouvé refuge à l’ambassade dominicaine, n’ont pas hésité à investir celle-ci. D’où protestation, puis ultimatum de Saint-Domingue.

L’Organisation des États Américains (OUA) a décidé d’envoyer une commission d’enquête et a déclaré d’avance que « la situation haïtienne constitue une menace pour la paix et la démocratie dans l’hémisphère occidental ». Les USA ont mobilisé les unités fusiliers marins des bases voisines, pour éventuellement soutenir la démocratie dominicaine du président. Bosch - « née d’élections parfaitement « libres » - dit « Le Monde » - contre la dictature sanglante de Duvalier ». Vu de loin on assiste donc au combat d’une dictature sordide contre une démocratie « parfaitement libre « soutenue par les très démocratiques USA. Pourtant, pour des gens de mauvaise foi et de mauvaise langue, l’empressement démocratique des USA paraît pour le moins suspect. Les États-Unis n’ont-ils pas soutenu pendant des années la dictature non moins sanglante et non moins sordide des Trujillo et des Battista, sans parler des autres ? Dont Duvalier lui-même, dont le régime fut jugé jusqu’ici sinon salutaire, du moins parfaitement digne du « monde libre ».

En fait, les Marines américains ne sont pas mobilisés contre un dictateur en chair et en os, mais contre un spectre. Celui du castrisme, qui depuis quatre ans ne cesse pas de hanter l’Amérique latine. Ce n’est certainement pas la dictature qui fait peur aux « très démocratique » Juan Bosch et à travers lui aux Américains, mais bien au contraire, le fait que cette que cette dictature soit à l’agonie. Et lorsque les masses sont en marche, on ne sait jamais où et quand elles s’arrêteront.

Comme le constate « Le Monde », l’attitude des USA à Haïti rentre parfaitement dans le cadre de la nouvelle politique de Washington vis-à-vis des pays d’Amérique latine. Cette nouvelle politique définie à la suite des événements de Cuba, consiste à abandonner les dictatures les plus compromises et les plus chancelantes et à les remplacer par des régimes aux façades démocratiques (élections, plusieurs parties) . Cela afin de se présenter en Amérique comme un champion de la démocratie et, surtout, afin d’éviter que les masses abattent elles-mêmes les dictature pourries. C’est cette préoccupation qui a guidé les USA en créant « l’Alliance pour le Progrès « qui prétend n’accorder ces crédits qu’à des démocraties représentatives. C’est aussi la raison pour laquelle l’Organisation des États Américains (instrument docile de la politique de Washington en Amérique latine) vote périodiquement des motions condamnant les dictatures existantes.

Il y aurait donc de fortes chances, si elle ne dépendait que des USA, pour que l’évolution haïtienne soit en tous points semblable à ce qui s’est passé à Saint-Domingue où après avoir soutenu pendant 30 ans la dictature de Trujillo, les USA devançant une très proche explosion populaire ont fait assassiner le dictateur et ont installé (par la force et en évitant toute participation populaire) un régime à façade démocratique, sous la direction de Juan Bosch, au demeurant aussi fidèle serviteur des intérêts américains que le défunt.

La procédure est déjà engagée puisque les USA ont décidé de suspendre leurs crédits, la chute de Duvalier devrait s’ensuivre à plus ou moins brève échéance, comme ce fût le cas pour Trujillo. Tout dépend donc de savoir si une injection de « démocratie » arriverait encore à temps pour « sauver » Haïti - tout au moins temporairement - de la contagion castriste. Car de toute manière, il pourrait s’agir que d’une solution temporaire. La contagion castriste ne vient pas seulement de Cuba, elle est une réaction, plus peut-être qu’aux dictatures sanglantes, à la misère profonde et à l’oppression économique que subissent les masses sud-américaines. Or, par delà la toute relativité des « démocraties » en ces régions où il n’existe point de base économique pour un tel régime, aucune « démocratie » n’est susceptible de supprimer la misère, la sous-alimentation, les famines et les injustices criantes, tant que la puissance et le rayonnement des USA sont bâtis précisément sur cette misère et sur ses injustices.

La solution « castriste », la libération de la domination de l’impérialisme américain, est et restera la seule solution qui, à défaut d’une prospérité valable - qu’on ne peut envisager sans une économie socialiste à l’échelle mondiale - rendra aux Haïtiens au moins leur dignité d’hommes.