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LDC n° 61, nov. 2001
Jamaïque - Au bout de l’impasse nationaliste : la loi des gangs et la pauvreté




L’île de la Jamaïque est une ancienne colonie britannique située au sud des côtes de Cuba et d’Haïti qui accéda à l’indépendance en août 1962. Grande comme deux départements français environ, elle compte une population de près de 2,5 millions d’habitants, auxquels vient s’ajouter un nombre équivalent d’expatriés, essentiellement en Grande-Bretagne, aux États-Unis et au Canada.

En juillet 2001, de violents affrontements ont éclaté à Kingston, la capitale, suite à un raid policier contre des gangs de trafiquants de drogue opérant à Tivoli Gardens qui est, contrairement à ce que ce nom évoque, un ghetto pauvre de l’ouest de Kingston.

En trois jours à peine, les affrontements firent au moins 27 morts, y compris des femmes et des enfants tués par des balles perdues, ainsi que trois policiers. Pendant les jours suivants, les corps des victimes restèrent dans les rues, car quiconque tentait de s’en approcher risquait d’être pris dans les tirs échangés entre les recoins des murs de tôle ondulée de Tivoli Gardens et un immeuble désaffecté où la police s’était retranchée.

Même après l’intervention de l’armée, de ses blindés et de ses hélicoptères, envoyés par le Premier ministre, Percival J. Paterson, pour rétablir l’ordre, des gangs armés restèrent maîtres de certains secteurs de la ville. Il y avait de nombreux barrages routiers et les habitants, craignant d’être blessés ou arrêtés, ne sortaient plus de chez eux, même pour aller chercher à manger. Au point que la Croix Rouge dut intervenir et distribuer des rations d’urgence.

La justification officielle de l’intervention de la police puis de l’armée était la lutte contre la drogue, l’une des plus importantes sources illégales de revenus et d’« emplois » dans cette ville déshéritée. « Le gouvernement ne peut pas rester les bras ballants et laisser les criminels rançonner impunément cette ville », a déclaré le Premier ministre. Evidemment, les batailles que se livrent sporadiquement les gangs rivaux ne sont pas bonnes pour le tourisme qui, en tant que principale source de revenus de l’île, reste la priorité du gouvernement.

Mais, comme l’a rapporté la presse, la majorité des habitants voyait les choses différemment. Selon une femme qui avait dû se jeter sur le sol de sa cuisine pour échapper aux balles qui traversaient les murs de son logis : « €a, ça veut dire que les élections approchent ».

Un habitant d’un quartier pauvre surnommé « The Bumps » (les cahots) qui avait été arrêté puis amené, avec 200 autres personnes, dans un centre de détention où il avait été frappé à coups de crosse de fusil, déclara aux journalistes : « Je pense que c’est une guerre contre nous, les habitants de Tivoli Gardens et Denham Town. » A son avis, les opérations étaient avant tout dirigées contre le fief de « Daddy » Seaga.

Ce secteur de Kingston est en effet la circonscription d’Edward Seaga, le leader du Jamaica Labour Party (JLP, Parti Travailliste de Jamaïque) et ancien Premier ministre, aujourd’hui dans l’opposition. Il n’est pas impossible que ces batailles rangées aient opposé, en fait, les gangs qui soutiennent le JLP et les forces de l’ordre au service du People’s National Party (PNP, Parti National Populaire) au pouvoir.

En Jamaïque, et plus particulièrement dans les ghettos de Kingston, le recours aux armes et aux émeutes n’est pas chose nouvelle. Il n’est qu’un sous-produit de l’effroyable dégradation de la situation sociale liée à l’aggravation de la pauvreté. Au cours des trois dernières années, on a compté un millier de morts par an. Les leaders politiques des deux principaux partis sont, eux aussi, passés maîtres dans l’art d’avoir recours à la violence pour défendre leurs intérêts électoraux. Et si l’on en juge par ce qui s’est passé lors des précédentes consultations électorales, on peut penser qu’ils sont déjà à l’oeuvre et qu’ils recrutent les gangs des quartiers défavorisés pour faire leur sale boulot à l’approche des élections législatives, qui devraient avoir lieu dans les prochains mois.

La classe ouvrière jamaïcaine : un passé militant

En Jamaïque, la scène politique n’a pas toujours été dominée par les tueurs et les chefs de gangs, liés ou non à des partis politiques. Bien avant que les Britanniques cèdent le pouvoir aux dirigeants politiques actuels, la classe ouvrière du pays s’est dressée contre ses exploiteurs, britanniques et jamaïcains.

Les premiers syndicats furent créés en Jamaïque à la fin du 19e siècle par des cigariers et des typographes. Mais jusqu’à la Première Guerre mondiale la tendance fut plutôt de créer des organisations au coup par coup, à l’occasion de telle ou telle lutte. Mais à la fin des années trente, dans une période marquée par la crise économique, une vague de grèves et d’émeutes toucha les Caraïbes. Partie du Honduras (aujourd’hui Bélize), elle atteignit la Jamaïque en 1938. Ce furent ces grandes luttes qui donnèrent finalement naissance aux syndicats et, par la même occasion, aux deux principaux partis qui dominent encore aujourd’hui la scène politique, le PNP et le JLP.

A cette époque, la forme de propriété privée dominante en Jamaïque était à l’image de son statut colonial. La majorité des terres était aux mains de la vieille caste des planteurs et d’une petite bourgeoisie locale plus récente, de même que les quelques industries du pays. Les Jamaïcains du 20e siècle n’étaient plus des esclaves, mais toute leur existence était déterminée par un système insulaire qui restait marqué par les préjugés sociaux et la prédominance économique des grandes plantations. Confrontés aux difficultés supplémentaires créées par la crise des années trente, les paysans qui avaient la chance de posséder de petits lopins de terre en marge des grands domaines refusèrent de payer leurs impôts, exigeant que plus de terres leur soient allouées. Et ils mirent sur pied différents groupes politiques, qui mirent en avant des revendications telles qu’un salaire minimum, le gel des loyers et le droit d’occuper des terres sur les grandes propriétés.

C’est en mai 1938 que se produisit le premier affrontement majeur. Il eut lieu sur la plantation Frome, que venait d’acquérir une entreprise britannique, Tate and Lyle. On venait d’y commencer la construction d’une nouvelle raffinerie de sucre et les ouvriers affluaient, dans l’espoir d’y trouver un travail. Les ouvriers du bâtiment exigèrent alors une augmentation de salaire de 4 dollars par jour, chose qu’on leur refusa. Les ouvriers se mirent en grève, occupant l’ancienne raffinerie et brûlant quelques champs de canne. La police britannique intervint, tuant quatre ouvriers et en blessant 25 autres par balles. Les travailleurs de Kingston ripostèrent en descendant dans la rue ; partie des docks, la grève s’étendit aux principales villes du pays, jusqu’aux employés du commerce de détail et aux deux hôpitaux de Kingston.

Fin mai, le gouverneur de la colonie, pris de panique devant ce qui était devenu une grève générale, décréta l’état d’urgence et demanda le soutien de la marine de guerre britannique basée aux Bermudes. Petit à petit, les travailleurs reprirent le travail, mais pas avant que la majorité d’entre eux ait obtenu des augmentations de salaire. Les employeurs et les autorités coloniales durent abandonner leur traditionnelle hostilité envers les organisations ouvrières pour conclure des accords avec des leaders syndicaux « responsables », qui pourraient offrir une assurance contre un possible retour de la mobilisation ouvrière.

Malheureusement pour la classe ouvrière jamaïcaine, la politique du patronat s’avéra payante. Le principal dirigeant syndical, qui avait émergé du mouvement, se révéla être un individu vénal qui avait surtout vu dans la mobilisation ouvrière une occasion de faire carrière. C’était un démagogue local, du nom d’Alexander Bustamante, un prêteur sur gages qui était devenu dirigeant du principal syndicat après que celui-ci l’eut sollicité pour une aide financière. Il s’était autoproclamé « négociateur » pour le compte des dockers en grève et avait été, comme de nombreux autres militants de la grève, emprisonné par les autorités coloniales. Cela lui valut un prestige qui lui permit, une fois la grève terminée, de créer la confédération des « syndicats industriels Bustamante », réunissant à l’époque six fédérations dont il était le président. Il s’arrogea un contrôle total sur les fonds et sur la nomination de tous les responsables. Ainsi, dès leur création, ces syndicats étaient des appareils bureaucratiques, échappant pour une très large part au contrôle de la base.

Au cours de la même période, une autre figure de proue de la classe politique jamaïcaine apparut, Norman Manley. C’était un avocat formé à Oxford et un cousin de Bustamante. Il avait remplacé celui-ci, alors incarcéré, en tant que médiateur entre patrons et grévistes, puis avait été le défenseur de son cousin lors du procès de ce dernier. Il avait aussi présidé le comité qui avait élaboré les statuts de la confédération syndicale dont Bustamante prit ensuite la direction. C’est la popularité qu’il acquit parmi les déshérités au cours de cette période qui permit à Manley de faire une carrière politique par la suite.

Naissance du PNP

Ainsi, Bustamante et Manley réussirent tous deux, quoique d’une façon différente, à profiter de la mobilisation de la classe ouvrière pour se présenter comme les amis des opprimés.

Manley, qui avait fréquenté le Parti Travailliste pendant son séjour en Grande-Bretagne, avait des ambitions politiques personnelles. Tout comme Bustamante, qui avait acquis auprès des patrons et des autorités coloniales la réputation d’être un partenaire « responsable », Manley nourrissait un profond respect pour les institutions britanniques et les profits capitalistes. Ce n’était pas pour rien qu’il avait, en tant qu’avocat, défendu les intérêts de certaines des grandes entreprises qui exploitaient les travailleurs et les ressources naturelles de la Jamaïque, comme les compagnies United Fruit et Tate and Lyle.

En fait, Manley ne pensait même pas que les Jamaïcains aient été mûrs pour avoir leur propre parti politique, ou que les déshérités, qu’il prétendait représenter, devaient jouer un rôle quelconque en politique. Interrogé par la Commission royale d’enquête sur les événements de 1938, il se prononça contre l’attribution du droit de vote aux Jamaïcains dépourvus d’une éducation minimum et l’autonomie administrative immédiate. Ce fut la Commission qui dut faire pression pour obtenir qu’il se dise en faveur du suffrage universel pour toute la population adulte !

Cependant, la petite bourgeoisie s’impatientait d’être exclue des postes dirigeants de l’administration coloniale, attribués sur la base d’une discrimination raciale qui ne disait pas son nom. Elle penchait de plus en plus en faveur de l’autonomie. Après les luttes de 1938, qui avaient contraint l’administration britannique à chercher à calmer la révolte ouverte de ses colonies des Caraïbes en introduisant des réformes politiques et en promettant une participation accrue aux décisions politiques Manley se décida, non sans réticence, à répondre à ses avances, en créant le People’s National Party (PNP, Parti National du Peuple). Son modèle était celui du Parti travailliste britannique mais le nom qu’il choisit reflétait plus fidèlement le caractère « large » du parti qu’il voulait créer. Le PNP vit officiellement le jour en septembre 1938 et Bustamante lui-même y adhéra mais sans jamais y jouer de rôle dirigeant.

Le PNP n’avait évidemment pas été conçu pour être un parti « ouvrier ». Cela ne l’empêcha pas d’attirer dans ses rangs tous les militants radicaux, y compris les membres du petit groupe communiste créé au début des années vingt, qui avaient joué un rôle important dans la création des syndicats au moins jusqu’à ce que Bustamante se mette à leur faire la chasse. Dans la ligne de la politique stalinienne pratiquée dans les pays pauvres l’alliance avec les forces « anti-impérialistes » , le groupe communiste jamaïcain décréta que le PNP était un front « anti-impérialiste » et y adhéra avec enthousiasme en tant que fraction « marxiste », renonçant par là à construire un parti ouvrier indépendant.

Dès le départ, le PNP était, du haut en bas, un parti de la petite bourgeoisie nationaliste qui attira rapidement dans ses rangs les éléments les plus clairvoyants parmi les dirigeants locaux. Ses objectifs politiques furent clairement définis lors de son premier congrès, en 1939 : « Le parti défend et travaillera à l’obtention du droit pour ce pays à disposer d’une forme de gouvernement représentatif, en tant que membre du Commonwealth britannique des nations. Le système que nous défendons est celui de la démocratie parlementaire telle qu’elle est pratiquée par d’autres membres du Commonwealth bénéficiant de l’autonomie. » Le gouvernement britannique pouvait être rassuré : avec le PNP et Manley, il disposait d’un appareil politique et d’un « homme d’État » responsable avec qui il pourrait toujours s’entendre.

L’ère de l’indépendance

Comme bien d’autres colonies britanniques, la Jamaïque accéda à l’indépendance dans les années 1960. Mais à la différence des colonies africaines, par exemple, où la présence de la Grande-Bretagne datait de moins d’un siècle, elle avait été présente en Jamaïque depuis trois cents ans. Aussi l’héritage colonial resta-t-il plus profondément ancré en Jamaïque que dans nombre d’autres anciennes colonies anglaises, et cela d’autant plus que le processus qui devait conduire à l’autonomie de l’île puis à son indépendance y avait été préparé pas à pas, dès les années trente.

C’est en 1944 que le droit de vote fut finalement accordé à toute la population jamaïcaine adulte et que des élections législatives furent organisées. Bustamante, qui avait été incarcéré pendant la guerre et venait d’être libéré grâce aux efforts de Manley, n’était pas satisfait du rôle de second plan qui était le sien à l’intérieur du PNP. Il avait d’autres ambitions. Considérant que « ses » syndicats pourraient l’aider efficacement à capter le vote des travailleurs, il décida de créer un nouveau parti, concurrent du PNP de Manley, le Jamaica Labour Party (JLP, Parti Travailliste de Jamaïque). Et finalement, ce fut le JLP qui remporta les élections, infligeant une cuisante défaite au PNP. Par mesure de rétorsion, Manley décida alors de mettre sur pied une confédération rivale de celle de Bustamante, le Jamaican Trade Congress (JTC, Confédération Syndicale Jamaïcaine) avec pour objectif avoué de détacher une partie de l’électorat ouvrier de Bustamante et du JLP.

L’opposition entre le JLP et le PNP ne reflétait au fond rien d’autre que la rivalité qui opposait Bustamante à Manley. Elle n’avait rien à voir avec les intérêts de la classe ouvrière, comme le montra la façon dont les deux camps transformèrent leurs syndicats respectifs en machines électorales, sans se soucier des divisions que cela créait parmi les travailleurs. En fait, JLP comme PNP comptaient utiliser les voix des pauvres pour se faire reconnaître comme les porte-parole de la petite bourgeoisie jamaïcaine.

Les élections de 1944 marquèrent le début d’une longue suite de réformes constitutionnelles destinées à amener progressivement la Jamaïque à l’indépendance. La bourgeoisie locale était évidemment toute disposée à fournir les sommets du monde politique, de la fonction publique, du système judiciaire, de l’armée, du journalisme et de l’université. La plupart d’entre eux étaient d’anciens boursiers du Jamaïca College, formés à Oxford, Cambridge et Londres, et parfaitement préparés à mettre en oeuvre les plans des autorités coloniales pour l’après-indépendance. Ils étaient sûrs d’avoir des places au sommet d’une hiérarchie sociale dont la fonction principale serait de protéger les intérêts de l’ancienne puissance coloniale.

Pourtant, l’impérialisme britannique s’inquiétait des problèmes éventuels que pourrait poser le maintien de son influence sur de nombreuses îles indépendantes (la Jamaïque, au sud de Cuba, est à 1 600 km des Caraïbes orientales) et sur deux territoires continentaux, le Bélize en Amérique centrale et la Guyane britannique (qui deviendra la Guyana) en Amérique du Sud. A ces difficultés s’ajoutait le fait que tous ces territoires se trouvaient dans la zone d’influence des États-Unis, qui attiraient déjà la Jamaïque dans leur sphère économique en s’intéressant à l’exploitation des ressources en bauxite de l’île. Pour cette raison, parmi d’autres, l’impérialisme britannique tenta de constituer une fédération de toutes ses colonies dotée d’un gouvernement unique.

En 1945, à Montego Bay, se tint une réunion destinée à discuter des moyens de réaliser cette fédération. Il était évident qu’un certain nombre de critères devaient être remplis pour que l’autonomie soit viable certaines des îles, en particulier, étaient trop petites et dépourvues de richesses naturelles. La majorité des politiciens locaux était d’accord : les îles, disait Manley, n’avaient pas les moyens de « fournir seules les services de base, ceux que l’action politique a pour but de créer et de mettre à la disposition du citoyen ».

Mais dès 1947, des fissures apparurent dans cette unité de façade. La Jamaïque dirigée par Bustamante, qui faisait partie de la minorité opposée à la fédération, défendait l’idée que l’autonomie de chaque entité ne devait pas être subordonnée au projet de fédération, tout en soulignant que si les îles les moins développées avaient sans doute beaucoup à gagner à l’union politique et économique, les mieux dotées en richesses naturelles avaient, selon lui, beaucoup à perdre.

En réalité, les différences s’accentuaient entre les colonies britanniques des Caraïbes. La production de bauxite avait commencé en Jamaïque et l’exploitation du pétrole de Trinidad se développait. Au cours des dix années qui suivirent, les deux îles connurent l’un des taux de croissance économique les plus élevés du monde.

Cela suffit à nourrir les mesquines rivalités nationalistes et la rapacité des cliques dirigeantes des différentes îles. Les politiciens voulaient leur propre État, avec les sinécures, les postes et les privilèges qui s’y rattachaient, sans se préoccuper des conséquences que cela aurait pour le reste de la population. Comme Manley lui-même le disait, aucun pays, s’il restait isolé, ne pourrait offrir les « services de base » au « citoyen ordinaire » qui continuerait à vivre dans la pauvreté. Mais ces arguments étaient de peu de poids face aux ambitions des politiciens et le projet de fédération finit par s’écrouler, lors d’une ultime conférence, en 1961.

A cette époque, la Jamaïque avait déjà reçu de la Grande-Bretagne des assurances quant à son accession à l’indépendance, même si le projet de fédération ne voyait jamais le jour. En septembre 1961, lors d’un référendum, une majorité des votants se prononça contre le projet de fédération. L’année suivante, le JLP, qui avait fait campagne pour le « non » au référendum, remporta les premières élections d’après l’indépendance, et Hugh Shearer, ancien leader syndical et cousin de Bustamante, devint le Premier ministre de la Jamaïque.

Le système jamaïcain était, avec ses deux chambres, une fidèle reproduction du modèle britannique. Il se composait d’un Sénat non élu de 21 membres, désignés pour cette fois par le gouverneur général, qui copiait la Chambre des lords britannique, et d’une Chambre des députés de 60 membres, correspondant à la Chambre des communes. La souveraine britannique restait officiellement chef de l’État et elle l’est encore aujourd’hui, même si l’actuel Premier ministre et chef du PNP, Percival Patterson, a promis que jamais plus il ne prêterait serment d’allégeance au monarque britannique... Comme celles de la Grande-Bretagne, les institutions politiques jamaïcaines étaient destinées à faire en sorte que la vie politique se résume à une alternance au pouvoir des deux principaux partis, représentant tous deux les intérêts sociaux de la bourgeoisie jamaïcaine.

Le sucre, source d’amère pauvreté

Evidemment, l’indépendance politique ne signifiait nullement l’indépendance par rapport au marché mondial ou par rapport aux capitalistes britanniques. Le seul changement visible fut la perte d’influence de ceux-ci vis-à-vis de leurs rivaux américains. Si la Jamaïque avait connu, juste après la guerre, une courte période d’accroissement de ses exportations, chacune des crises qui secouèrent le marché mondial par la suite la frappa de plein fouet, car l’économie jamaïcaine ne réussit jamais à se diversifier ou à s’industrialiser de façon significative. En conséquence, la Jamaïque connut le sort de tous les pays pauvres : un niveau d’endettement insupportable, les diktats des bailleurs de fonds occidentaux ainsi que l’austérité et la pauvreté qui en résultent pour la population.

Avant la guerre, la principale exportation du pays avait été le sucre de canne. Mais après la guerre, avec le développement d’une industrie européenne (subventionnée) de la betterave à sucre, les exportations jamaïcaines ne purent se maintenir que grâce aux avantages concédés d’abord par la Loi sur le sucre adoptée par le Commonwealth en 1951, puis par le texte européen qui la remplaça, le Protocole sur le sucre de la Convention de Lomé. Selon ces accords, la Jamaïque et d’autres îles des Caraïbes devenaient des partenaires privilégiés de la Grande-Bretagne et des autres anciennes puissances coloniales européennes, bénéficiant de quotas et de prix garantis. Cela signifie aujourd’hui que le sucre est encore acheté à la Jamaïque trois ou quatre fois plus cher que son cours sur le marché mondial. Evidemment, les États impérialistes n’ont pas agi ainsi pour acquitter une quelconque « dette » héritée du temps des colonies. Ils souhaitaient simplement protéger les capitalistes qui avaient investi dans le sucre des Caraïbes, comme Tate and Lyle. Dans le cas de la Grande-Bretagne, s’ajoutait le fait que la plus grande partie du sucre n’était pas raffinée sur place, mais dans des raffineries britanniques.

Ces mesures ont sans doute protégé jusqu’à un certain point les exportations de sucre de la Jamaïque, mais elles ont entretenu les effroyables conditions de travail liées à la production intensive dans les plantations conditions qui se sont perpétuées jusqu’à nos jours. La productivité était et est toujours très basse, étant donné l’absence d’investissements en matériel moderne ou en infrastructures. Aujourd’hui, alors que le secteur sucrier reste le plus gros employeur de l’île, avec 35 000 emplois directs et 15 000 emplois induits, il ne représente que 13,9 % du total de la production agricole et 1 % du produit intérieur brut. Le peu de richesses qu’il crée est accaparé par les grandes compagnies qui possèdent et contrôlent l’industrie sucrière, en particulier par son principal brigand, Tate and Lyle.

Comparées aux énormes profits engrangés par Tate and Lyle, les conditions faites au travailleurs de la canne sont effarantes. Un coupeur de canne gagne au maximum 30 livres par semaine (environ 330 francs) et il faut tenir compte du fait que la plupart des articles de « grande consommation » coûtent plus cher en Jamaïque qu’en Europe. Sur les 460 foyers que compte Gaythorne, un village situé sur les terres de la plantation Trelawny, seuls 60 % ont l’électricité et 40 % disposent d’un robinet d’eau dans la cour. Pour reprendre les termes d’une travailleuse de la canne de cinquante-cinq ans domiciliée à Gaythorne, cités dans une enquête sur le sucre en Amérique latine : « Ils nous font travailler dur et après il ne nous reste que nos mains calleuses ».

D’autre part, l’existence des plantations et du système de propriété foncière qui en découle signifie qu’une bonne partie de la terre cultivable n’est pas disponible pour d’autres types de cultures. Ainsi, le protectionnisme s’est révélé être une arme à double tranchant pour l’économie jamaïcaine, en réservant les meilleures terres à la monoculture de la canne et en perpétuant la pauvreté endémique qui règne sur les plantations. La Jamaïque continue à dépendre des anciens maîtres de la colonie ainsi que des moindres décisions des actionnaires de sociétés comme Tate and Lyle.

Aluminium et impérialisme

En Jamaïque, la production de bauxite commença il y a un demi-siècle, à l’initiative de compagnies américaines et canadiennes. Aujourd’hui, deux d’entres elles sont toujours présentes (Alcoa et Kaiser, américaines toutes les deux), auxquelles se sont ajoutées la compagnie norvégienne Norsk-Hydro et la société suisse Glencore. Bien qu’un petit nombre d’usines d’aluminium aient été construites après l’indépendance, la plus grande partie du minerai est exportée sans avoir subi aucun traitement. Ce secteur a toujours été hautement mécanisé et n’a jamais compté pour plus de 1 % des emplois. Il n’a donc jamais vraiment bénéficié à l’économie locale, même après l’imposition d’une taxe sur l’extraction de minerai en 1970. Au cours de ces dernières années, cette industrie qui semblait promise à un brillant avenir a reculé au second rang, derrière le tourisme, à la suite de la chute du cours mondial de l’aluminium. Mais ce n’est évidemment pas le tourisme qui pourra résoudre les problèmes de l’économie de la Jamaïque, car la majorité des hôtels et des centres de séjour appartient à des chaînes multinationales qui rapatrient leurs profits.

Comme cela s’est fait dans de nombreux pays du Tiers monde, les gouvernements successifs de la Jamaïque ont tenté de trouver sur le marché mondial un créneau à occuper pour les petits capitalistes locaux. Ils ont élaboré des plans de développement et de diversification qui exigeaient des capitaux qu’ils n’avaient pas. Ils ont donc courtisé les investisseurs étrangers afin d’obtenir les miettes qu’ils consentent parfois à laisser aux capitalistes locaux, leur offrant en échange de réduire leurs impôts et de maintenir les salaires au plus bas. Cela a été le cas, par exemple, dans le secteur de la confection qui s’est considérablement développé à Kingston et dans d’autres villes. Mais les entreprises ainsi favorisées ne travaillaient que pour l’exportation et leurs profits, qui sont à peine taxés, prennent eux aussi le chemin de l’étranger.

De plus, il est impossible de choisir le type d’industrie qui acceptera de se délocaliser dans l’île. Tout espoir d’utiliser ce système pour favoriser une industrie utile et bénéfique au développement du pays est donc vain. S’ajoutant à l’accaparement des terres par les plantations de canne à sucre, cette politique s’est traduite par une dépendance accrue des importations, qui entraîne à son tour une hausse phénoménale du coût de la vie pour une population qui n’a aucun accès à la terre.

En d’autres termes, en dépit du nationalisme de ses dirigeants et de son « indépendance », la Jamaïque possède une économie qui sert d’appoint aux économies des pays riches. A l’exportation, les États-Unis contrôlent aujourd’hui 99 % de la confection et 9 % du sucre, le Canada, 30 % de la bauxite, et la Grande-Bretagne, 83 % du sucre. L’économie du pays est complètement défigurée par ce type de relations et reste tout aussi dépendante qu’elle l’était avant l’indépendance.

Des partisans de l’impérialisme aux pseudo anti-impérialistes

La population pauvre n’est jamais restée passive face à l’exploitation et à la pauvreté. La population urbaine se trouve essentiellement à Kingston, la capitale, qui compte 750 000 habitants. Elle a une longue tradition de luttes spontanées et très dures contre les hausses de prix, la répression et autres mesures impopulaires. Malheureusement, à de nombreuses reprises, elle s’est vue contrainte, comme la classe ouvrière britannique, d’avoir à choisir entre deux partis dont le langage pouvait paraître différent mais dont les politiques étaient au fond les mêmes.

Les émeutes de 1968 ont marqué la première crise importante à laquelle le gouvernement JLP a eu à faire face après l’indépendance. Ces émeutes, connues sous le nom de Rodney riots, se sont produites quand Walter Rodney, un Guyanais de vingt-six ans, enseignant à l’université de Kingston, s’est vu interdire l’entrée du territoire à son retour d’une conférence d’écrivains tenue à l’étranger. Rodney, s’inspirant du marxisme et de la politique des Panthères Noires des USA, en était arrivé à défendre l’idée d’un changement révolutionnaire. Ses discours avaient enflammé l’imagination des étudiants jamaïcains et de la jeunesse des ghettos. A un moment où l’agitation gagnait un certain nombre de couches sociales, Rodney apparaissait comme un dangereux « agitateur » aux yeux du gouvernement anticommuniste du JLP.

Mais les étudiants répliquèrent par une manifestation de soutien à Walter Rodney. Elle se transforma rapidement en émeute accompagnée de pillages auxquels participèrent les travailleurs et chômeurs de Kingston, qui y virent l’occasion d’exprimer leur mécontentement envers le gouvernement.

Cette réaction de la population pauvre de Kingston n’avait rien de surprenant. L’économie jamaïcaine avait progressé au rythme de 6 % par an de 1960 à 1968, en grande partie grâce à la production de bauxite, mais la part de la richesse nationale revenant aux 40 % les plus pauvres était tombée de 7,2 % à 5,4 % entre 1958 et 1968 et le chômage avait doublé, passant de 12 % à 24 %. De leur côté, les 21 familles qui possédaient la plus grande partie des terres au moment de l’indépendance avaient gardé un contrôle presque absolu sur l’économie, y compris sur les industries qui venaient de se créer en Jamaïque.

A l’approche des élections de 1972, Michael Manley, qui avait remplacé son père à la tête du PNP, tenta de se servir du mécontentement des masses pauvres. Il joua au leader populiste, proche de l’électorat, en phase avec la culture rastafari et la protestation symbolisée par le reggae. Il fit toutes sortes de promesses : études secondaires gratuites, logements corrects à bon marché, créations d’emplois, redistribution de la terre aux paysans, réorganisation complète du système économique visant à réduire le rôle des multinationales par une série de nationalisations. Michael Manley disait à l’époque : « La richesse du pays doit être utilisée au profit de tous et doit être redistribuée équitablement ». Ce langage trouvait évidemment un écho auprès de la population pauvre et le PNP remporta une écrasante victoire aux élections.

Michael Manley alla encore plus loin dans son radicalisme de façade en adoptant une phraséologie de type socialiste, même s’il s’agissait d’un socialisme un peu particulier. Pour lui, en effet, le socialisme, c’était « le christianisme en action ». Il disait aussi, plus simplement : « Le socialisme, c’est l’amour » !

Mais son radicalisme était calculé de manière à n’effrayer ni la bourgeoisie locale ni l’impérialisme. En réalité, la revendication d’une intervention plus vigoureuse de l’État dans l’économie émanait de la bourgeoisie jamaïcaine elle-même, qui voulait tout simplement une plus grosse part du gâteau. Ce que Manley avait véritablement en tête, c’était, pour utiliser ses propres termes, une « troisième voie », entre Cuba et l’entreprise privée. Il affirmait par exemple qu’« une fois assurés certains besoins prioritaires, relatifs aux ressources humaines, à l’infrastructure et à certains secteurs stratégiques de l’économie, l’entreprise privée reste le meilleur moyen de produire tous les autres biens et services ».

Manley se montra fin calculateur quand il décida de rejoindre le mouvement des pays non-alignés (une tentative illusoire des pays du tiers monde d’échapper à l’emprise de l’impérialisme en jouant sur la rivalité qui opposait les deux blocs au moment de la guerre froide) et d’établir des relations plus étroites avec Castro. En même temps, il fit ce qu’il fallait pour convaincre les États-Unis qu’il n’était pas question pour lui de changer quoi que ce soit aux liens noués entre la Jamaïque et les USA. En fait, la politique de Manley vis-à-vis de Castro différait assez peu de celle de son prédécesseur du JLP, qui avait toujours maintenu des liens diplomatiques avec Cuba. Après tout, à 160 km de ses côtes, Cuba est le proche voisin de la Jamaïque ; beaucoup de Jamaïcains y travaillaient, notamment à la base américaine de Guantanamo.

La phraséologie radicale de Manley avait l’assentiment de la bourgeoisie. C’est ce que montra le fait que, en 1974, l’équipe nommée par le gouvernement pour négocier avec les multinationales de l’aluminium un certain nombre de réformes réunissait les hommes les plus riches du pays. Ces réformes comprenaient, entre autres, une revalorisation des redevances touchées par le gouvernement pour l’exploitation de la bauxite et une participation à hauteur de 51 % dans les activités des compagnies d’aluminium. Les compagnies commencèrent par refuser. Manley institua alors une taxe de 7,5 % sur la bauxite. Peu après, les compagnies acceptèrent de vendre à l’État 51 % de leurs installations et de leurs propriétés foncières au prix du marché. Pour elles, il s’agissait en réalité d’une bonne affaire : une bonne partie de leurs propriétés (13 % de la superficie du pays) ne contenait pas de bauxite. Quant à la taxe, elles se bornèrent à la répercuter sur leurs prix. Manley leur permit de continuer à jouer un rôle clé dans les nouvelles sociétés mixtes, et la mainmise des multinationales sur la transformation de la bauxite en aluminium et sur sa commercialisation à l’étranger leur garantit qu’elles ne perdaient pas au change.

Il ne s’agissait pas là des nationalisations massives promises par Manley. Mais il y en eut quand même, en particulier celles des compagnies de bus, de téléphone et d’électricité étrangères rachetées à bon prix. Toutes ces « nationalisations », totales ou partielles, créèrent de nombreux postes bien payés pour les membres de la bourgeoisie locale, et plus particulièrement pour la clientèle du PNP.

Le cas de l’industrie sucrière fut un peu différent. Depuis le début des années soixante-dix, le secteur avait été en crise, malgré le système protectionniste en vigueur. Quand Manley décida de « nationaliser » trois plantations contrôlées par des capitaux étrangers, il ne fit que devancer le souhait des entreprises propriétaires, qui avaient probablement décidé de se désengager de toute manière. Manley confia ensuite ces plantations déficitaires à des coopératives agricoles créées pour l’occasion ; ne disposant pas des capitaux qui leur auraient permis d’améliorer ou de diversifier la production, celles-ci ne durèrent guère plus de six ans. Entre-temps, les exportations de sucre avaient diminué de moitié et l’industrie se retrouva complètement dépendante des subventions gouvernementales pour sa survie. Néanmoins, la cession de ces plantations aux coopératives agricoles, bien qu’en grande partie symbolique, fit beaucoup pour la popularité de Manley auprès de la population pauvre des campagnes.

Le « socialisme » tel que le concevait Manley se traduisit tout autrement pour la classe ouvrière. Sa « Loi sur les conflits et les relations dans l’entreprise » était presque identique à la loi anti-grève adoptée sous le gouvernement britannique conservateur d’Edward Heath en 1971. Puis, en 1974, la « Loi sur les armes à feu », votée à la suite du meurtre d’un certain nombre de personnalités de l’île, créa un nouveau tribunal chargé de juger en moins d’une semaine quiconque était trouvé en possession d’une arme ; toute personne déclarée coupable était condamnée à une détention de durée indéterminée sans possibilité de faire appel. Il s’agissait pour Manley de faire un geste en direction des riches Jamaïcains, devenus hystériques devant la montée des agressions contre leurs biens et leurs personnes. Cette loi, prétendument dirigée contre les gangsters, fut utilisée par la suite pour justifier la répression et le harcèlement policiers dans les ghettos pauvres.

Manley réussit quand même à sortir victorieux de l’élection de 1976, augmentant même sa majorité au parlement grâce aux votes de la classe ouvrière et des chômeurs. Mais cette fois, il ne bénéficiait plus du soutien des milieux d’affaires jamaïcains. Ceux-ci avaient récolté les fruits des mesures économiques de Manley et commençaient à s’impatienter devant ses discours populistes à l’adresse des pauvres. Pour eux, le temps était venu de mettre un terme aux mesures sociales, aux coopératives agricoles, etc. ; à leurs yeux, tout cela coûtait trop cher à l’État et entretenait des illusions dangereuses parmi la population pauvre. D’autre part, les sanctions imposées à la Jamaïque par l’impérialisme et les compagnies étrangères en représailles contre les mesures populistes prises par Manley privaient la bourgeoisie locale d’une partie de ses revenus. En effet, en réaction à la décision de Manley de taxer la bauxite, les compagnies d’aluminium avaient réduit leurs exportations d’un tiers tandis que l’aide américaine était, elle, réduite de 80 %, restreignant d’autant les capitaux étrangers disponibles dans le pays.

Ces sanctions, jointes à la crise économique qui frappait alors le marché mondial, entraînèrent la ruine de l’économie jamaïcaine au cours des huit années du gouvernement Manley. A la fin de son deuxième mandat, le produit intérieur brut avait chuté de 16 %, le chômage était en hausse de 31 % et l’inflation atteignait les 320 %. Faute de capitaux, les programmes sociaux (logements, travaux publics, etc.) lancés par Manley furent abandonnés.

Loyal sujet de sa majesté l’impérialisme

En 1979, Manley adressa une demande de prêt au Fonds monétaire international (FMI). Le FMI répondit en lui demandant, en échange, de procéder à un très sévère « ajustement structurel » comprenant une dévaluation de la monnaie, le gel des salaires, des licenciements massifs dans la fonction publique, la réduction des subventions de l’État et des dépenses liées aux services publics. Devant de telles exigences, Manley interrompit les négociations avec le FMI et organisa des élections en octobre 1980.

Ces élections furent marquées par de nombreux affrontements, avec la participation massive des gangs. Au moins 700 personnes furent tuées. Ce carnage ainsi que la situation catastrophique du pays déterminèrent pour une bonne part l’issue du scrutin. Le PNP ne remporta que neuf des 60 sièges à pourvoir et Edward Seaga, le leader du JLP, devint Premier ministre.

Seaga était connu pour ses discours anticommunistes. Il commença son règne en acceptant toutes les conditions du FMI, en renégociant les termes de l’aide américaine et en rompant les relations diplomatiques avec Cuba. Il proposa même que la Jamaïque fasse partie des États-Unis en tant qu’« État associé », avec un statut similaire à celui de Porto Rico. En 1983, il fut l’un des rares chefs d’État des Caraïbes à soutenir l’invasion de la Grenade par les États-Unis, fournissant même des troupes pour aider l’armée américaine.

Seaga fut bien sûr récompensé pour ses bons et loyaux services. Entre 1981 et 1984, l’aide américaine atteignit 495 millions de dollars (3,4 milliards de francs), c’est-à-dire deux fois plus qu’au cours des vingt-quatre années précédentes ! Mais ni cette aide, ni les mesures de Seaga portant sur l’ouverture aux capitaux étrangers ou la suppression des taxes et des prélèvements n’empêchèrent l’économie de péricliter. Les exportations de bauxite continuèrent à décliner et le chômage à augmenter ; la dette extérieure doubla et l’inflation repartit à la hausse. Seaga décida alors d’organiser des élections anticipées, estimant que trois ans seulement après sa cuisante défaite, le PNP n’était pas prêt à relever le défi. Le PNP décida de boycotter ces élections et Seaga fut réélu pour un nouveau mandat de cinq ans.

En 1985, une hausse du prix du carburant provoqua des émeutes dans les rues de Kingston, des barrages routiers et des barricades furent érigés et les travailleurs déclenchèrent une grève générale qui dura une semaine et subit une répression brutale, laissant cinq morts parmi les grévistes.

En 1989, le PNP revint au pouvoir avec Manley à sa tête. Il avait, semblait-il, tout oublié de son nationalisme radical d’autrefois. Son programme faisait la promotion de la libre entreprise et prônait de bonnes relations avec le FMI et les États-Unis. Il rétablit les liens avec Cuba, mais cela ne gênait pas le moins du monde Washington. Et quand, en 1992, Percival Patterson remplaça Manley au poste de Premier ministre, 300 sociétés du secteur public et des services publics étaient d’ores et déjà prêtes à être privatisées.

En 1993, de nouvelles élections eurent lieu sur fond de violences et de meurtres. La participation ne dépassa pas les 58 %, ce qui reflétait sans doute le désintérêt qui s’était répandu parmi ceux dont le niveau de vie s’était encore détérioré. Le PNP revint au pouvoir pour un nouveau mandat et poursuivit la « libéralisation » de l’économie. L’industrie sucrière assista au retour de Tate and Lyle, Fyffes réapparut dans la culture de la banane et Cable and Wireless racheta la compagnie publique de téléphone. Mais encore aujourd’hui, les chemins de fer et la compagnie publique d’électricité attendent toujours un acheteur. Bref, on ne peut pas vraiment dire que la privatisation ait été un succès.

Briser le cercle vicieux de la pauvreté

Aujourd’hui, en préparation des nouvelles élections à venir, le PNP fait de nouveau appel à la classe ouvrière et admet qu’il est allé trop loin dans son désir de plaire au « marché ». Il affirme qu’il y a encore place dans une société moderne pour les « principes socialistes ». Mais qui l’écoute encore ? En juillet dernier, quand Patterson se glorifia du fait que l’économie avait connu une croissance de 1 % en 2000 (contre 0,7 % en 1999), un sondage montra que plus de la moitié des personnes interrogées ne le croyait pas ; 72 % pensaient que le niveau de vie était resté stable ou s’était détérioré depuis 1997 et affirmaient que le chômage était le plus grave problème auquel ils étaient confrontés.

C’est devenu une tradition : au moment des élections, le JLP et le PNP recrutent des gangsters pour intimider les électeurs de leurs circonscriptions, comme le montrent les témoignages recueillis après les fusillades de juillet dernier. Ces partis se sont non seulement discrédités aux yeux d’une grande partie de l’électorat (ce que montre par ailleurs le taux d’abstention), mais ni l’un ni l’autre ni aucune formation politique ne peut offrir au prolétariat jamaïcain une perspective qui lui permette de sortir du sentiment d’abandon et de violence sanguinaire qui caractérise la situation actuelle.

Avec leur nationalisme étriqué, les principales forces politiques de la Jamaïque et du reste des Caraïbes ont enfoncé leurs populations dans la pauvreté et le gangstérisme politique. Aucune des tentatives pour créer une « communauté caraïbe », que ce soit la Fédération proposée un temps par les Britanniques ou les regroupements calqués sur l’Union européenne (CARIFTA et CARICOM), n’a réussi à ralentir le processus d’appauvrissement de la population. Les bourgeoisies locales et les États à leur service défendent leurs privilèges de parasites et agissent soit en larbins déclarés de l’impérialisme comme Seaga, soit en démagogues populistes comme le Manley des années soixante-dix.

Cette situation est d’une cruelle ironie. Les forces nationalistes doivent leur existence aux luttes passées de la population pauvre ; et c’est cette même population qui paye aujourd’hui de son appauvrissement catastrophique le prix de la politique nationaliste.

La classe ouvrière jamaïcaine, comme le prolétariat du reste des Caraïbes, possède une longue tradition de résistance. Elle est la seule force qui n’ait aucun intérêt aux rivalités qui divisent la région en pays artificiellement isolés les uns des autres et sans avenir. Elle est la seule force capable d’imposer une perspective qui tienne compte des besoins de toutes les masses populaires. Cette perspective est celle d’une fédération de toutes les îles et de la région environnante, non pas sous l’égide de l’impérialisme, mais sous le contrôle des masses pauvres ; celle d’une mise en commun des ressources existantes, non pour tenter l’industrialisation complète d’une entité isolée (ce qui est de toute façon impensable à si petite échelle), mais pour répondre aux besoins réels de la population : nourriture, services publics, santé, éducation.

Si la classe ouvrière jamaïcaine choisissait cette voie, elle pourrait sans aucun doute compter sur le soutien actif de millions de travailleurs, le soutien des travailleurs des Caraïbes et de ceux qui ont émigré en Europe et aux États-Unis, mais aussi, au moins, celui de la classe ouvrière noire américaine, qui adhéreraient avec enthousiasme à ce défi lancé à leurs propres exploiteurs. Les pauvres lutteraient alors enfin pour leurs propres intérêts ainsi que pour ceux de toute l’humanité, plutôt que d’être utilisés comme masse de manoeuvre par des politiciens nationalistes. Mais, pour que cette perspective politique puisse s’ouvrir, il faut des militants et une organisation pour la faire leur et pour la défendre au sein de la classe ouvrière.