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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Autres DOM-TOM, Caraïbes et Amériques /LDC n° 65, mai 1963 Vedette américaine (Cuba)

LDC n° 65, mai 1963
Vedette américaine (Cuba)




Bien que le métier de chef d’État implique généralement des visites à l’étranger, le voyage de Castro en URSS, la semaine passée, a soulevé bien des problèmes. Il semblait en effet y avoir un différent russo-cubain étant donné l’attitude de Krouchtchev vis-à-vis de Cuba lors de la « crise des Caraïbes » de l’automne dernier où il avait cédé aux Américains en retirant les fusées que l’Union Soviétique avait installées dans la petite île, et où Castro n’avait justement pas mâché ses mots pour définir cette attitude. Son voyage apparaît donc au moins comme le pardon des offenses et même, dans une certaine mesure, comme une justification a posteriori de la politique cubaine de Krouchtchev. Plus encore, et toute la presse l’a signalé, cette visite renforçait la position de l’URSS dans le débat « idéologique » qui l’oppose à la Chine, débat dans lequel la politique russe vis-à-vis de Cuba, et plus particulièrement lors de la fameuse crise, est l’un des points principaux. Castro à Moscou cela semblait signifier une prise de position dans ce débat, aux côtés de Moscou contre Pékin, alors que, jusqu’ici, dans sa presse, Castro avait donné raison aux Chinois. Et sa visite au Kremlin, le jour du 1er mai avait une portée bien plus grande et soulevait un écho bien plus large que ces prises de position écrites. Ce qui fut résumé par les dessinateurs politiques de l’Express et de l’Observateur qui de la même façon représentèrent Krouchtchev annonçant « quinze pour moi » en désignant Castro à Mao-Tsé-Toung.

Évidemment, en dehors de cette question les hypothèses marchèrent bon train et les uns ou les autres prétendirent qu’en « offrant Castro en vedette américaine aux foules moscovites du 1er mai » , Krouchtchev cherchait à affermir sa position au Comité Central face aux manifestations d’une opposition croissante ( ?) ou aux « démagogues » ( !) comme Evtoutchenko, ou encore, que se sentant vieillir, il désirerait « institutionnaliser la coexistence pacifique » ( ! ! !) Toutes hypothèses, bien entendu, fondées bien plus sur la « Clé des Songes » que sur le moindre fait objectif.

Mais il n’en reste pas moins que l’appui moral que la visite de Castro a donné à Krouctchev vis-à-vis de la Chine, est indiscutable et c’est peut-être ce qui a le plus surpris ceux pour qui Castro représente l’intégrité révolutionnaire, un peu au même titre que les dirigeants chinois, face à l’esprit de compromission de Krouchtchev représentant une Russie industrialisée, avancée et quelque peu « parvenue ». De là à imaginer que Castro avait été contraint à venir en URSS par un chantage de Moscou, monnayant ainsi l’aide économique que l’URSS apporte à Cuba et qui est indispensable à la survie du pays, il n’y avait qu’un pas qui a été assez souvent franchi et au moins sous-entendu sinon nettement formulé. Le fait que Castro ait lui même attribué à sa visite un « énorme intérêt économique » semblerait renforcer cette idée, mais il est cependant évident que l’URSS n’aurait de toutes façons pas pu cesser son aide économique à Cuba sans raisons avouables et en particulier après un tel chantage que Castro n’aurait pas manqué de rendre public, s’il avait été justement nécessaire que Krouchtchev s’y livre pour contraindre la leader cubain à venir à Moscou.

Il ne faut donc pas chercher d’autres raisons à cette caution de la politique russe par Castro, en dehors du fait qu’il se moque en réalité de la politique internationale de Moscou, tant qu’elle ne concerne pas directement La Havane. Lorsque Krouchtchev a abandonné Cuba à son sort, l’année dernière, face aux menaces des USA, Castro à rejoint la politique de Pékin parce que Pékin le défendait. Mais aujourd’hui que la crise est passée et que l’URSS maintient son aide économique à Cuba, Fidel Castro n’a aucune raison de la bouder pour défendre les intérêts de la Chine. Pour Castro, comme’ pour Krouchtchev, ou pour Mao-Tsé-Toung, les intérêts de la révolution socialiste, ceux du prolétariat mondial ou même ceux des peuples « sous-développés » sont des mots servant à couvrir la défense des intérêts nationaux des classes ou des couches sociales au pouvoir dans leurs pays respectifs.

Que sa visite entraîne ou n’entraîne pas de changements dans le rapport des forces entre les deux camps oui divisent le bloc socialiste, Castro n’en a cure. D’ailleurs cela ne peut avoir d’importance, réellement, que pour qui a des illusions sur la nature du régime castriste, et sur la nature des divergences entre Pékin et Moscou.

Et Castro, bien que son pouvoir soit plus « populaire » que celui de Krouchtchev et qu’il représente des forces révolutionnaires plus vivantes que ce dernier, est cependant un leader encore moins « socialiste » que Krouchtchev ne peut l’être. Pour venir à Moscou, Castro n’a pas eu à renoncer à une fermeté idéologique qu’il ne possède pas, et à un choix concernant l’avenir de l’humanité en général - guerre ou révolution ? qui n’est pour lui qu’un argument circonstanciel.