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A propos d’Aimé Césaire (Juin 2003)

Aimé Césaire, une traversée "non paradoxale" du siècle
Un colloque international consacré à Aimé Césaire se déroule ces jours-ci à l’atrium à Fort de France. Plusieurs manifestations consacrées à Césaire auront lieu cette année. C’est que l’homme a eu 90 ans le 25 juin et c’est l’occasion pour ses amis, ses partisans politiques, comme pour les universitaires, les chercheurs de retracer l’œuvre et la pensée de Césaire.
Césaire est un grand poète. Mais il joua aussi un rôle politique non négligeable en Martinique. Il s’est engagé, il a pris parti. Et à ce titre il a joué un certain rôle auprès des masses populaires de la Martinique. Pour des militants de la classe ouvrière, il n’est donc pas indifférent de déterminer quel fut ce rôle en fonction des intérêts des travailleurs.
Césaire comme bon nombre d’intellectuels adhéra très tôt au Parti Communiste martiniquais. C’est en tant que membre du Parti communiste martiniquais qu’il fut élu maire de Fort de France et député dès 1945. En 1956, il se sépara du PCM et aussi du PCF. Il créa le PPM (parti progressiste martiniquais)en mars 1958. C’est sous l’étiquette PPM qu’il fut alors pendant prés de 35 ans élu député et maire de la ville de Fort de France. Il fut proche des socialistes français. Et même avec quelques variantes c’est toujours la politique du Parti socialiste français qu’il soutint tout au long de sa carrière politique. Césaire était donc du côté d’un des grands pôles politiques de la bourgeoisie française. Et à ce titre il aura contribué à enchaîner une bonne partie de la population aux illusions semées par cette gauche. Faire croire aux travailleurs que leur sort allait changer en votant à gauche, c’est là tout le travail des politiciens du PS pour parvenir au pouvoir et aux postes quitte ensuite à décevoir la population. Césaire fut de ceux là.
Fort de son charisme, fort de son image de défenseur de la dignité noire, lui et son appareil politique du PPM enchaînèrent une bonne fraction de travailleurs et de la population aux illusions de la gauche en un avenir meilleur. Ils servirent de soupape de sûreté, de garants de la paix sociale aux différents gouvernements de gauche de 81 à 2002 (en dehors des périodes de cohabitation)qui pourtant menaient une politique de soutien au grand patronat et d’austérité pour les travailleurs. Pour ne pas mécontenter cette gauche Césaire mit en place le «moratoire» sur la question du statut.
LA NÉGRITUDE AU SERVICE DU STATU QUO SOCIAL
Certes l’un des grands mérites d’Aimé Césaire est d’avoir dénoncé le colonialisme et ses méfaits dans de nombreux écrits, articles, discours. Et il le fit à travers une œuvre poétique et un theâtre d’une immense qualité reconnue mondialement. Mais dénoncer le colonialisme et revendiquer la dignité de la race noire n’étaient que dénonciations de certains aspects du système capitaliste mais pas la remise en cause de ce système. Toute une génération d’intellectuels noirs colonisés a surfé sur ces thèmes anti colonialistes au moment même où les sentiments d’oppression raciale et coloniale s’exprimaient dans les colonies. Des années 30 aux années 60, portée par plusieurs vagues successives de contestation de l’ordre colonial, une élite intellectuelle noire surgit et fut propulsée peu à peu aux postes de direction en Afrique, aux Antilles. Soit elle fut mise en place par l’administration française elle-même, soit elle se fit elle-même une place à la faveur des indépendances et des mouvements de décolonisation. C’est dans ce contexte mondial là que des hommes comme Aimé Césaire furent portés à la députation. Césaire bénéficia en plus de l’influence du Parti Communiste Martiniquais très ancré à l’époque dans la classe ouvrière. Le PPM devait hériter pendant longtemps d’une partie de cette implantation au sein des masses pauvres. Et c’est tout naturellement que le fondateur du mouvement de «la négritude» bénéficia politiquement du désir d’émancipation coloniale et sociale de la masse des travailleurs noirs, ayant souffert depuis des décennies non seulement de l’esclavage mais de la discrimination coloniale et raciale. Mais Césaire ne représente qu’une partie des aspirations des masses noires pauvres. Noir et chantre de la négritude il représente les Noirs, mais il ne représente pas forcément les intérêts de classe des travailleurs noirs et des noirs pauvres. Ces derniers aspiraient au changement social profond. Ils n’eurent que des miettes, des succédanés. Tout comme les socialistes français, ou même beaucoup d’hommes politiques de droite, Césaire s’attaqua certes à gommer certaines inégalités les plus criantes, à sortir les gens du trop criant manque d’hygiène, du manque d’eau, d’électricité, d’habitat insalubre. Mais il ne devait jamais remettre en cause fondamentalement l’ordre des gros possédants békés et autres capitalistes sur l’exploitation des travailleurs et des pauvres. C’est en ce sens que l’action politique de Césaire s’est cantonnée aux limites de la politique bourgeoise. C’est aussi ce raisonnement qui permet de comprendre l’apparente contradiction entre la violence, la révolte de Césaire dans son œuvre littéraire et l’extrême modération de ses propos et actes politiques. Certains comme Raphaël Confiant y ont vu une «traversée paradoxale du siècle». Mais, de paradoxe il n’y en eut pas. Au contraire tout fut lié.

Juin 2003.


Les notables nationalistes vers un consensus pour un changement de statut (Lutte de Classe avril-mai 1993)

Guadeloupe - Les notables nationalistes vers un consensus pour un changement de statut
La Martinique et la Guadeloupe sont, depuis plus de trois siècles, deux possessions françaises en Caraïbe. En 1946, elles devenaient juridiquement « départements français ».
Un certain nombre de partis et de notables brandissent périodiquement une revendication, déjà ancienne : celle du « changement de statut », en l’occurrence une autonomie administrative et économique plus ou moins large dans le cadre de la « République française ».
Aujourd’hui, cette revendication est de nouveau mise en avant par une grande partie du personnel politique aussi bien en Martinique qu’en Guadeloupe. Dans le présent article, nous nous limiterons à la Guadeloupe car c’est surtout en Guadeloupe que les partis et notables ont paru s’affairer autour de ce problème.
Un certain nombre d’organisations regroupées au sein du « CRI » (Collectif de résistance à l’intégration forcée de la Guadeloupe à l’Europe) : le Parti communiste guadeloupéen (PCG),le MPGI (Mouvement pour la Guadeloupe indépendante), l’UPLG (l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe - principale organisation nationaliste de l’île), le groupe « Union et résistance », ont mis au point un projet de statut commun adressé au gouvernement français. Immédiatement après, le président du conseil général, notable socialiste proche de Mitterrand, faisait une déclaration favorable à un changement des institutions locales. Auparavant, un représentant au sénat français du PPDG (Parti progressiste démocratique guadeloupéen, autre parti de notables, issu d’une scission récente du PCG) avait fait une déclaration allant aussi dans ce sens.
Quant aux représentants des partis de droite, traditionnellement conservateurs et assimilationnistes, ils ne sont plus aujourd’hui opposés au changement de statut.
C’est donc toute la classe politique traditionnelle et nationaliste, avec des variantes, qui tend à se mettre d’accord sur un projet de plus large autonomie de l’île ou de modifications juridico-administratives.
La revendication statutaire : de « l’épouvantail révolutionnaire » au consensus mou
La revendication du changement de statut date de la fin des années cinquante, époque au cours de laquelle, dans le sillage de la décolonisation mondiale, des guerres d’indépendance dans les colonies françaises en Indochine et en Algérie et de la révolution cubaine, le PCG réclamait « l’autonomie en liaison avec la France ».
Quelques années plus tard, une frange de la jeunesse ouvrière, lycéenne et étudiante, pro-castriste ou maoïste, jugeant le PCG trop modéré, parlait, elle, de la « lutte de libération nationale » puis de l’« indépendance », avec le langage radical à la mode chez les nationalistes d’alors.
Mais, depuis 1946, le chômage, la pauvreté, les discriminations sociales et raciales entre la « métropole » et la Guadeloupe, entre deux catégories de « Français », noirs et hindous dans l’île, blancs en France, avaient suscité d’importants mouvements sociaux pour l’augmentation des salaires et « l’égalité des droits entre les travailleurs français et antillais ». Ces luttes avaient été menées principalement sous l’impulsion des militants du Parti communiste guadeloupéen. Elles obligèrent l’État français à concéder un certain nombre d’avantages sociaux. C’est ainsi qu’il fut contraint de mettre en place la Sécurité sociale, d’améliorer l’habitat, l’hygiène et la santé publiques, bref de gommer peu à peu les aspects les plus criants de la situation coloniale et de la misère. Les transferts sociaux devinrent donc plus importants sous forme d’aides sociales de toutes sortes : allocations familiales, allocations chômage, revenu minimum, etc. L’État français cherchait ainsi à éviter l’agitation permanente et gagner une relative paix sociale.
Par ailleurs, l’État français a limité les aspects les plus visibles de la discrimination, en octroyant par exemple des postes à plus de membres de la population de couleur ou en levant l’interdit sur l’utilisation du créole (langue locale parlée par la population noire et hindoue) dans les écoles ou les médias.
Tout cela a contribué à couper l’herbe sous le pied des nationalistes, en particulier dans la petite bourgeoisie et l’intelligentsia. Mais les dernières années soixante-dix furent aussi celles d’un recul de l’activisme dans la jeunesse et d’une retombée des luttes ouvrières. Une fraction du courant nationaliste répliqua dans les années quatre-vingts par une sorte de fuite en avant, en tentant de précipiter les choses en posant des bombes (ce fut un échec). Mais la majorité s’orienta peu à peu vers une politique visant à obtenir, non plus l’indépendance immédiate, mais des modifications statutaires administratives par le dialogue avec l’État français.
Les partis de droite assimilationnistes ont parcouru le chemin inverse.
Pendant des années, ils avaient fait de l’indépendance un épouvantail. Ils suscitaient ou entretenaient la peur de tout changement dans la population. Même la revendication pourtant très modérée du PCG « d’autonomie en liaison avec la France » était présentée comme la voie de la « révolution » et du chaos derrière laquelle se seraient cachées les entreprises machiavéliques et occultes de Moscou ou de Fidel Castro.
En réalité, ce que craignaient ces partis n’était pas tant le changement de statut que la remise en cause de l’ordre social établi.
Peu à peu, encore avec le recul des mouvements sociaux, de la contestation de la jeunesse, le débat sur les institutions a fini par se cantonner dans les classes privilégiées, voire uniquement dans la caste politique.
Ainsi en arrive-t-on maintenant par deux mouvements inverses à un point de conjonction où se retrouvent partis de gauche, de droite, assimilationnistes, nationalistes. Tous se retrouvent, plus ou moins, autour d’un plus petit dénominateur commun qui est ce qu’ils appellent une « Nouvelle collectivité » remplaçant le vieux statut de « département » français.
Pour tenter de se poser d’ores et déjà en négociateurs du changement de statut, les partis et les notables nationalistes dramatisent le problème. Et surtout ils essayent de le coller sur chaque mouvement social et de le brandir à chaque difficulté économique réelle ou pas, comme solution miracle.
Sous cet angle-là, le mouvement des bananiers de novembre dernier les intéressait d’autant plus qu’il s’agissait d’un mouvement d’une part très médiatisé et d’autre part entièrement dirigé par une fraction de la bourgeoisie locale à laquelle s’adresse depuis longtemps leur message politique avec plus de bonheur.
Le mouvement des gros propriétaires de banane
Ce sont les « békés » (riches blancs, descendants d’anciens propriétaires d’esclaves) qui dominent la banane, comme d’ailleurs en grande partie la société et les affaires locales. Les plus riches d’entre eux ont des intérêts dans les deux îles : Martinique et Guadeloupe.
Qu’est-ce qui poussait ces honorables et riches propriétaires terriens à se couvrir subitement le chef de la casquette d’agitateur social ?
Simplement qu’ils ont exigé de profiter des avantages que leur donne le marché européen et en même temps d’être protégés de la concurrence qu’ils y rencontrent.
En effet, la banane des producteurs antillais est fortement concurrencée par celles de trois multinationales américaines qui exportent de la banane africaine et d’Amérique centrale en Europe : il s’agit de la Chiquita Brands, la Castle and Cook et Del Monte. Évidemment avec les salaires bien plus bas qui sont payés aux ouvriers de ces pays, le prix de revient de la « banane dollar » est moins élevé que celui de la banane des Antilles sur le marché européen. Ces trusts américains ont en effet la possibilité de s’imposer sur le marché européen, en particulier en Allemagne qui est le plus gros consommateur de banane européen. Les gros planteurs antillais lors de leur mouvement réclamaient donc la « préférence communautaire européenne » c’est-à-dire une garantie du marché pour leurs quotas d’exportation dans ce pays. Ils réclamaient aussi que la règle dite des 1/3—2/3 soit respectée par le gouvernement français, c’est-à-dire que seul 1/3 du marché français soit réservé à la banane africaine contre 2/3 à la banane antillaise. En même temps, ils réclamaient 150 millions de francs d’aides, subventions et prêts bonifiés pour faire face aux problèmes causés par la chute des cours de leur banane sur le marché européen.
Alors, on a vu ce qu’on n’avait jamais encore vu en Guadeloupe : ces gros « békés » à la tête de cortèges de petits planteurs dans lesquels ils avaient entraîné une partie de leurs ouvriers agricoles, plus ou moins contraints et forcés. On les a vus, micro en main, s’en prendre au gouvernement français qui « les conduirait à la ruine ». On les a entendu dire qu’ils ne céderaient pas et ne débloqueraient pas les accès de l’aéroport international tant qu’ils n’auraient pas satisfaction.
Le gouvernement français a cédé. Et les instances européennes ont promis de prendre des mesures sous la pression du gouvernement français.
Au cours de leur mouvement, les gros planteurs ont reçu le soutien appuyé de la présidente du conseil régional de la Guadeloupe, dirigeante de la branche locale du RPR (Rassemblement pour la République, parti de droite, le parti de Chirac) qui les a incités à bloquer les routes « le mieux possible ». Mais ils ont eu aussi le soutien des partis de gauche et des nationalistes. Ces derniers avaient même un de leurs dirigeants à la tête du « Comité de coordination des planteurs ».
Et ce fut tout bénéfice évidemment pour les gros planteurs.
Les petits planteurs, eux, n’ont pratiquement rien perçu. Et leurs cris de protestation ont vite été étouffés lorsque les dirigeants du Comité de coordination ont décidé la reprise normale de l’activité après les décisions gouvernementales en leur faveur.
Quant aux ouvriers agricoles, sous prétexte des problèmes que connaissent les gros propriétaires avec la chute des cours, ce sont eux qui risquent le plus de faire les frais de la situation. Menaces de licenciement, augmentation des tâches, pression au rendement sont leur lot quotidien. Mais ce ne sont pas eux que soutiennent les partis et hommes politiques, tout prêts à écouter avec déférence les protestations des gros planteurs.
Le changement de statut et les intérêts des possédants
Les lobbies békés et possédants locaux sont « européens » et « français », favorables au marché unique européen tant que la France et l’Europe garantissent l’écoulement de leur production à des conditions avantageuses. Mais, en même temps, ils réclament toujours moins de contraintes et de règlements pour eux-mêmes. Ils sont, en somme, comme tous leurs congénères de France ou d’ailleurs. Mais, du fait que leurs intérêts se situent dans les Antilles - ou plus exactement dans les domaines où leurs intérêts s’y trouvent, car ils en ont souvent ailleurs - ils savent invoquer, quand cela les arrange, la « spécificité antillaise », voire brandir le drapeau de la liberté économique des départements d’outre-mer. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas opposés à l’évolution d’un nouveau statut local leur garantissant des mesures spécifiques plus importantes en particulier protectionnistes.
Ainsi, au-delà des aspects contradictoires de leur position, ils ont un axe : celui que les changements, quels qu’ils soient, ne se fassent pas à leur détriment.
Il y a un jeu politique entre ces milieux et le gouvernement français qui consiste en fait pour les premiers à obtenir le maximum d’avantages et pour les seconds à accorder ces avantages, certes en se faisant toujours plus prier, mais à les accorder tout de même. C’est ainsi par exemple que non seulement le gouvernement français a donné rapidement satisfaction aux planteurs - vu la pression qu’ils exerçaient dans la rue - mais encore c’est lui qui a payé les journées de travail perdues aux ouvriers agricoles. Et dans ce jeu-là, les gros bananiers ont toujours un « joker » en poche pour être gagnants quel que soit le cas de figure qui se présenterait. Par exemple, il ne serait pas étonnant que, à l’instar d’un des plus gros propriétaires de la Martinique, Fabre, qui a vendu une partie de ses terres à la Chiquita Brands, après avoir perçu les subventions du gouvernement français pour « sauver sa production », certains bananiers fassent de même en Guadeloupe. Et certaines rumeurs font état par ailleurs que ces mêmes bananiers qui poussent de hauts cris contre la concurrence de la « banane africaine » auraient eux-mêmes des intérêts dans les plantations du Cameroun, notamment.
Ce jeu politique a aussi son correspondant local. C’est celui qui se joue entre les assemblées dirigées par les hommes politiques du pays et les possédants.
Les élus locaux, par leurs interventions à Bruxelles, Strasbourg ou Paris sont parvenus à obtenir un certain nombre d’avantages au profit des capitalistes locaux. C’est ainsi qu’ils ont obtenu le maintien de la taxe protectionniste dite de « l’octroi de mer » qui frappe tous les produits importés en Guadeloupe.
Pour qu’elle soit conforme aux règlements de la communauté européenne, cette taxe frappe aussi maintenant un certain nombre de produits locaux. Mais le conseil régional de Guadeloupe a pu obtenir sa levée sur 45 % des produits fabriqués sur place.
Les privilégiés de la Guadeloupe parviennent donc très bien à se faire entendre du pouvoir en métropole. Et les liens avec la France, pour l’instant, ça rapporte. Directement, lorsque les capitalistes de la banane, de la production sucrière ou du commerce obtiennent des avantages pour eux-mêmes. Indirectement dans la mesure où l’argent versé par l’État français, en payant les fonctionnaires et même en guise d’allocations sociales, enrichit nécessairement en premier lieu ceux qui possèdent les grands magasins et dominent l’import-export. La couche privilégiée n’a donc actuellement pas d’intérêt à la rupture des liens. Mais cela ne préjuge pas de la nature de ces liens (intégration ou autonomie). Sur ce point, la couche privilégiée n’est certainement pas hostile à l’idée de garder plusieurs fers au feu.
C’est cela qui laisse une certaine marge de manoeuvre aux partis politiques et aux notables qui, eux, ont d’autres intérêts à vouloir un changement de statut.
Les bonnes raisons des milieux politiques
Ce que veulent notables et partis politiques, c’est surtout plus de pouvoir local, en matière d’utilisation des fonds publics.
Une enveloppe financière globale qui serait allouée par l’État français dans le cadre d’une plus grande autonomie aurait certes des inconvénients pour les notables qui, aujourd’hui, peuvent marchander des subsides ou des aménagements financiers en frappant aux portes de cabinets ministériels différents. Mais elle aurait pour avantage que les notables auraient les mains libres pour la gérer à leur guise. L’autonomie impliquant de surcroît une certaine liberté de lever plus de taxes et d’impôts, le pouvoir des notables s’en trouverait évidemment accru. Ils pourraient ainsi développer la mainmise qu’ils ont déjà sur la population pauvre qui vit d’aides sociales et d’assistance par le biais des municipalités et des assemblées locales.
Car il faut souligner qu’en Guadeloupe on compte officiellement 53 000 chômeurs sur une population active de 172 000 personnes, qu’une personne sur cinq vit du RMI (Revenu Minimum d’Insertion), aide garantie par l’État français aux plus démunis. Beaucoup de ces pauvres dépendent des municipalités (l’un des plus gros employeurs du reste) soit pour un emploi, même précaire, ou pour l’assistance médicale gratuite ou encore pour un secours, des repas, etc. La situation des pauvres dépend donc de ces notables qui gèrent une partie des crédits. Et plus ils en auront à gérer, plus ils pourront contrôler la population. C’est un énorme moyen de pression, de chantage et de corruption qu’utilisent en particulier les maires. Et on comprend d’autant mieux pourquoi ils ont défendu avec tant d’acharnement la taxe protectionniste de l’octroi de mer, quand on sait que près de 50 % du produit de cette taxe sert à alimenter les caisses communales. C’est une véritable manne pour la politique clientéliste des notables.
Par ailleurs, les municipalités disposent de moyens financiers qui leur permettent, tout comme en France, de passer des commandes et d’établir des contrats avec des entreprises capitalistes. Ce qui crée, là encore comme partout, des liens étroits entre les notables qui dirigent ces municipalités et qui disposent de ces finances et les capitalistes locaux.
Et ainsi règnent dans les municipalités de véritables petits caciques locaux.
$$Où se situent les intérêts des travailleurs et des pauvres ?
Ils ne se situent jamais derrière les possédants locaux, même lorsque ceux-ci croient utile pour la défense de leurs intérêts de brandir le drapeau de l’autonomie, voire de l’indépendance.
La question de l’évolution du statut est une revendication à géométrie variable, selon les circonstances. Mais que la couche privilégiée soit unanime derrière une politique de dépendance à l’égard de la métropole ou qu’elle flirte avec l’idée de l’indépendance, dans tous les cas, elle entend défendre ses intérêts de classe.
La politique des partis et notables qui défendent le changement de statut et la politique des gros bananiers ont ceci en commun que les uns et les autres présentent comme « l’intérêt de la Guadeloupe », ce qui est l’intérêt des couches privilégiées.
La pire des choses pour les travailleurs serait de rester prisonniers de ces choix-là. Car ils ne sont que des options politiques éventuelles pour la bourgeoisie. Pour les travailleurs ce serait un piège de s’enchaîner derrière n’importe laquelle de ces politiques.
La ligne de démarcation fondamentale ne passe pas entre les départementalistes et les partisans d’une autonomie plus ou moins grande, jusqu’à et y compris les indépendantistes. La facilité avec laquelle les uns et les autres ont évolué, en passant d’une attitude à une autre, au gré des circonstances, en témoigne à sa façon. Sous la direction de forces bourgeoises - et les indépendantistes de l’UPLG le sont tout autant que les partis de droite - l’indépendance elle-même n’aboutirait qu’à un État cherchant à préserver les privilèges et le niveau de vie des possédants et éventuellement de la petite bourgeoisie, au détriment des classes pauvres. Et ce serait une piètre consolation pour ces dernières que de voir démolir leur niveau de vie en évoquant les « nécessaires sacrifices pour assurer notre dignité nationale ». Quant aux multiples formes possibles de l’autonomie, elles seraient négociées - si elles devaient l’être un jour - entre l’impérialisme français et la classe privilégiée des Antilles, en dehors de la population et nécessairement contre les classes pauvres. La question n’est pas plus ou moins de pouvoir local mais à qui doit appartenir ce pouvoir local ? A la couche des possédants ou aux pauvres ? A la bourgeoisie ou aux travailleurs ? Aux notables politiciens ou aux délégués des travailleurs ?
Ces deux perspectives s’opposent comme s’opposent, au jour le jour, les intérêts des travailleurs et les intérêts des exploiteurs, qu’ils soient métropolitains ou autochtones.
Pour le moment, les classes exploitées ne manifestent pas la volonté de remettre en cause la dépendance à l’égard de l’impérialisme français. Mais, aujourd’hui comme demain, la classe ouvrière de la Guadeloupe a intérêt à se battre sous son propre drapeau.
Aujourd’hui, tout simplement pour défendre ses intérêts. Car la bourgeoisie locale, même lorsqu’elle prétend agir au nom de l’ensemble de la Guadeloupe, ne se bat que pour ses propres intérêts. Et si ses intérêts peuvent être sur telle ou telle question en opposition avec ceux de la bourgeoisie métropolitaine - mais il ne faut jamais perdre de vue les profonds liens d’interdépendance entre les deux - l’opposition d’intérêts est d’un tout autre ordre à l’égard de la classe exploitée antillaise.
Et si, demain, les exploités de la Guadeloupe sont mobilisés au point de se poser la question du pouvoir local, la seule et véritable perspective pour eux est la conquête du pouvoir pour eux-mêmes. Ce qui veut dire démolir le pouvoir de l’État colonial bien sûr, mais également en écarter radicalement les représentants de la bourgeoisie locale. Il appartiendra ensuite aux travailleurs, aux pauvres, organisés en pouvoir d’État, de décider comment ils se serviront de ce pouvoir. Pour l’exercer dans le cadre limité de la seule Guadeloupe indépendante ? Ce ne serait sûrement pas leur intérêt. S’ils ont le choix de faire autrement, ce serait de se servir du pouvoir conquis pour propager la révolution ouvrière ailleurs ; dans l’ancienne métropole coloniale peut-être ; dans les autres îles de la mer des Caraïbes sûrement et si possible, au-delà, vers les exploités noirs des États-Unis.
Alors, se placer dans la perspective étriquée d’un État guadeloupéen indépendant, dominé par la bourgeoisie autochtone, grande ou petite, réplique en plus petit de Haïti, ne représente en rien l’intérêt des travailleurs. Les travailleurs sont pour le moment loin d’avoir la volonté politique de partir à la conquête du pouvoir ? Sûrement. Il leur manque, aux Antilles dites françaises, comme ailleurs, un parti ouvrier révolutionnaire pour incarner cette volonté.
Mais c’est néanmoins en fonction de cette perspective que doit se déterminer la politique et l’activité de tous ceux qui se situent sur le terrain du communisme révolutionnaire.
Voilà pourquoi ils doivent intervenir, dans tous les combats partiels indispensables des travailleurs, dans le sens de l’indépendance politique de la classe ouvrière par rapport à la bourgeoisie.
Voilà pourquoi, dans le domaine politique, le rôle des communistes révolutionnaires n’est pas de supputer laquelle des propositions avancées par les différentes forces bourgeoises pourrait être acceptée voire choisie pour la classe ouvrière. Leur rôle est, au contraire, de mettre le doigt chaque fois sur le caractère bourgeois de ces propositions ; de montrer, même et surtout lorsqu’elles sont présentées soit avec un verbiage consensuel - « l’intérêt de tous les Guadeloupéens », etc. - soit avec un verbiage radical, en quoi ces propositions vont dans le sens des intérêts de la classe privilégiée. En particulier, dans le débat actuel sur les statuts, les travailleurs n’ont aucune raison de se positionner pour « le changement de statut » vu sous l’angle où le placent les partis politiques traditionnels ou nationalistes.
La prise de conscience d’une fraction des travailleurs de l’opposition entre les intérêts de la classe ouvrière et ceux de la bourgeoisie - impérialiste comme autochtone si tant est qu’ils sont discernables - serait déjà l’un des premiers éléments du rapport de force à créer avant que surgissent de nouveau des luttes ouvrières d’envergure. Le moment et l’ampleur de la remontée ouvrière ne dépendent pas des communistes révolutionnaires. Il peut en revanche dépendre d’eux que cette remontée ne soit pas canalisée par des forces politiques nationalistes, détournée vers des objectifs politiques bourgeois, mais qu’au contraire elle renforce les positions de la classe ouvrière.

Lutte de Classe avril-mai 1993.


Vive la lutte des travailleurs de Guadeloupe et de Martinique ! (Lutte Ouvrière du 16 février 2009).

Vive la lutte des travailleurs de Guadeloupe et de Martinique !
La grève générale en Guadeloupe et en Martinique est en plein développement au moment où le présent numéro de Lutte de Classe est mis sous presse. Nous reviendrons sur cette lutte, bien sûr, dans notre prochain numéro.
Nous publions cependant ci-dessous le texte de l’éditorial de nos bulletins d’entreprises datés du 16 février 2009.
Les travailleurs de Guadeloupe entament leur cinquième semaine de grève générale. Ils ont été rejoints par leurs camarades de Martinique.
Jégo, le ministricule chargé de l’Outre-mer, qui, après avoir promis dans les négociations des augmentations de salaire, s’est dédit ensuite lamentablement, hausse aujourd’hui le ton. Il retrouve le langage habituel du patronat et du gouvernement sur ces grévistes qui « prennent la population en otage ». Dans cette situation, l’argument n’est pas seulement choquant, il est ridicule. La grève bénéficie du soutien de la quasi-totalité de la population, une minorité de profiteurs mis à part. Des manifestations de 20 000, 30 000, voire 60 000 personnes se succèdent dans une Guadeloupe qui compte 450 000 habitants !
Les grévistes bénéficient de l’accord profond de tous, car tous souffrent des prix élevés. Les prix, y compris ceux de la nourriture ou des produits les plus indispensables, sont supérieurs de 20 % à 50 % à ceux du continent où, pourtant, ils augmentent déjà de façon intolérable. Les responsables en sont identifiables. La plupart des grandes surfaces, l’industrie alimentaire locale, l’import-export sont entre les mains d’une douzaine de grandes familles qui sont en situation de monopole et qui rackettent littéralement la population avec la bénédiction des autorités étatiques. Ce sont les mêmes qui possèdent une grande partie des terres et qui, après s’être enrichies dans la production de la canne à sucre, continuent à s’enrichir avec celle de la banane.
Pour la plupart, ce sont des békés, c’est-à-dire ces descendants des anciens maîtres d’esclaves qui vivent dans un luxe inouï, dominent la vie sociale et qui ont des amitiés jusqu’aux sommets de l’État français.
Si la grève porte sur des revendications matérielles et, avant tout, sur une augmentation de salaire de 200 euros en Guadeloupe et de 300 euros en Martinique, c’est aussi une grève pour la dignité, dans cette société antillaise où les femmes et les hommes qui sont d’origine africaine ou indienne constituent la partie la plus pauvre de la population : ouvriers, employés, chômeurs. En revanche, plus on monte dans l’échelle des richesses ou dans l’administration étatique, plus les places sont occupées par la minorité d’origine européenne.
Si cette lutte pour la dignité représente un aspect, ô combien légitime, de la lutte qui se déroule là-bas, ceux qui insistent sur les seuls aspects spécifiquement guadeloupéens ou martiniquais du mouvement en diminuent l’importance et la signification. Même la responsabilité des hausses de prix n’incombe pas aux seuls békés. À côté d’eux, au-dessus d’eux, il y a les grandes sociétés européennes ou françaises, parmi lesquelles Total. Cette entreprise, la plus riche et la plus puissante de France, contrôle totalement l’approvisionnement en pétrole des Antilles par l’intermédiaire d’une filiale. Or, rappelons-le, ce sont les prix du carburant qui ont été l’étincelle qui a allumé l’incendie social.
Alors, la lutte des travailleurs et de la population contre les hausses de prix, c’est aussi la lutte contre ces grandes entreprises françaises qui les volent et qui les exploitent, mais qui nous volent et qui nous exploitent aussi ici.
Et puis, une minorité qui pille et exploite la majorité, c’est la Guadeloupe, c’est la Martinique, certes, mais c’est aussi la France continentale. Bien sûr, sur le continent, il n’y a pas le poids d’un passé esclavagiste ! Et le luxe des grandes fortunes de France est plus caché encore que celui des békés. Malgré sa fortune de 300 millions d’euros, la plus riche famille béké n’arrive qu’à la 136e place, bien loin des Bettencourt, Arnault, Pinault, Dassault, Lagardère, Bouygues, Bolloré, etc., qui exercent un pouvoir plus grand encore sur la société, sur l’État.
Les travailleurs de Guadeloupe et de Martinique ne montrent pas seulement l’exemple aux autres départements d’outre-mer. Ils le montrent à tous les travailleurs.
L’augmentation des salaires, l’arrêt des hausses de prix, pour lesquels ils se battent, concernent tous les travailleurs. C’est une partie de nous-mêmes qui a choisi la lutte et qui nous montre la voie. Il est de notre intérêt à tous, travailleurs de là-bas et ceux d’ici, que la lutte se propage à l’échelle de l’ensemble de la classe ouvrière car, alors, nous multiplierons nos chances de changer le rapport de force entre exploiteurs et exploités.

Lutte Ouvrière bulletins d’entreprises du 16 février 2009. 


Combat Ouvrier aux régionales en Martinique et Guadeloupe (7 avril 2010).

Combat Ouvrier aux régionales en Martinique et Guadeloupe
Les élections régionales de 2010 sont arrivées après une année 2009 qui fut particulièrement marquée par un important conflit social, une grève générale qui dura près d’un mois et demi et mobilisa les travailleurs des deux îles, Guadeloupe et Martinique. Cette grève générale fut marquée par d’importantes manifestations de rue, des barrages et la paralysie de toute l’économie. Mais même après l’arrêt de cette grève, après la signature des accords qui attribuèrent des hausses de salaires importantes, des baisses de prix des carburants et de certains produits de première nécessité, de nombreux autres conflits continuèrent, notamment en Guadeloupe, pour faire appliquer cet accord de salaires.
C’est dire donc que, particulièrement en Guadeloupe, la proximité de cette période de luttes sociales et de la campagne électorale suscita une attente et des commentaires qui revenaient sans cesse sur ces événements sociaux de 2009.
Les résultats des élections furent donc très suivis et commentés. Cela d’autant plus que, même si l’organisation qui avait dirigé cette grève générale, le LKP (en fait un collectif d’organisations syndicales et politiques), ne se présenta pas en tant que telle aux élections, la plupart des organisations qui en étaient membres s’engagèrent dans cette campagne des régionales.
Les organisations politiques membres du LKP face aux élections
Elles suivirent trois voies différentes : les unes (Combat Ouvrier et une liste dirigée par Plaisir, un ex-GRS) se présentèrent avec leur propre étiquette ; plusieurs autres organisations (Parti communiste guadeloupéen, Union populaire pour la libération de Guadeloupe/UPLG, une partie des Verts) se rallièrent au maire socialiste des Abymes, Éric Jalton, qui avait décidé de conduire une liste opposée au président sortant socialiste de la Région, Victorin Lurel.
Jalton se réclamait du « mouvement social » de 2009 et prônait la nécessité d’un changement de statut. Cela suffit à ces organisations politiques du LKP pour rejoindre une coalition où l’on retrouva aussi d’autres dissidents plus anciens du PS.
La troisième voie fut celle de l’abstention que proclama le syndicat indépendantiste UGTG, qui fustigea ceux qui participaient à ces élections car, disait-il, la participation à la Région ne permettait pas de changer quoi que ce soit. Pour ces indépendantistes, participer aux élections organisées sous la tutelle du pouvoir colonial, de l’État français, ne servait qu’à le cautionner et à renforcer sa présence en Guadeloupe.
Les indépendantistes regroupés autour de l’UGTG appelèrent donc à l’abstention. Mais à vrai dire, à part quelques déclarations diffusées par écrit ou par les médias, leur campagne ne fut pas très intense.
Les électeurs de Martinique sur le pied électoral dès janvier 2010 !
En ce qui concerne la Martinique, il faut ajouter que, dans les mois qui suivirent la période de grève et de manifestations, le gouvernement décida de convoquer les électeurs pour un référendum en deux parties sur l’évolution statutaire de l’île. Il fallait se prononcer lors de deux consultations (les 10 et 24 janvier 2010) sur un statut découlant de l’article 74, avec certains pouvoirs exécutifs et législatifs plus étendus qu’actuellement, ou sur un autre statut découlant de l’article 73. Celui-ci instituait une Assemblée unique mais qui restait dans le droit commun. C’est cette application de l’article 73 qui fut adoptée à l’appel du PPM (parti créé par Aimé Césaire et dirigé aujourd’hui par Letchimy, maire-député de Fort-de-France).
Changement de président en Martinique : cela n’apportera rien de plus aux travailleurs !
Les élections régionales étaient donc le troisième scrutin auquel les électeurs martiniquais étaient conviés en moins de trois mois ! Et c’est donc dans ce contexte que se déroulèrent les élections pour élire une Assemblée régionale qui, du coup, sera, d’ici deux ou trois ans, remplacée par une Assemblée unique.
Le PPM, dans la foulée de son succès aux référendums, sortit vainqueur de l’affrontement avec le président indépendantiste sortant, Marie-Jeanne. En effet, une grande partie de ceux qui avaient voté non à l’article 74 lors du référendum du 10 et oui le 24 janvier 2009, votèrent aussi contre le président sortant de la Région, Marie-Jeanne, leader du MIM (Mouvement indépendantiste martiniquais), promoteur déçu du statut découlant de l’article 74.
C’est donc le maire de Fort-de-France Letchimy qui dirige désormais l’Assemblée régionale. Pour les travailleurs de Martinique, ce changement de majorité et de président ne change évidemment pas grand-chose, car les conceptions du PPM et celles du MIM sont les mêmes en matière de gestion de l’Assemblée régionale.
Tous ces gens-là mettent en avant une seule et même politique pour faire face au problème douloureux que pose aux couches laborieuses et pauvres la persistance d’un chômage massif en Martinique. Comme tous les politiciens de ce type, leur seule solution, face au chômage et aux emplois précaires, c’est d’offrir toujours plus de subventions au patronat afin qu’il crée des emplois. Bien sûr, la capacité budgétaire d’une Région est limitée mais, dans ces limites, et le MIM et le PPM respectent docilement les orientations économiques du système en place. Pour eux, l’essentiel de l’argent public doit aller au patronat, sous forme directe de subventions votées par la Région, ou sous forme indirecte, en prenant en charge divers travaux (aménagement, viabilisation, assainissement, etc.) utiles pour les entreprises privées.
En Guadeloupe, le président « socialiste » sortant vainqueur au premier tour, grâce à l’apport d’une partie de la droite
En Guadeloupe, c’est le président sortant Lurel, du Parti socialiste, qui a remporté les élections dès le premier tour. La presse a parlé alors de « victoire de la gauche » ! Cependant, on pouvait s’étonner du succès de Lurel, dès le premier tour, puisqu’il y avait deux autres listes dissidentes de gauche, conduites par deux députés en fonction.
L’échec de la liste de droite, où se trouvait la ministre des DOM, Penchard, fille de Lucette Michaux-Chevry, ex-présidente de Région, ex-ministre de la Francophonie, fut aussi remarquée. Mais les deux choses, recul spectaculaire de la droite et succès au premier tour de Lurel, étaient complémentaires. Les voix de la droite ne s’étaient pas perdues dans la nature ! Les chiffres montrent bien qu’une partie importante de la droite a apporté ses suffrages à Lurel dès le premier tour.
En effet, la gauche était représentée par deux autres têtes de liste socialistes. On peut penser que Jalton (12,40 %) a attiré une partie des voix allant aux socialistes, ainsi que Jany Marck, députée de gauche (dissidente socialiste) (2,8 %), la droite ne réalisant que 14, 01 %, loin des 46 % de Lucette Michaux-Chevry en 2004. Lurel avait obtenu en 2004, au premier tour, avec une alliance de tous les partis de gauche, 44,6 % des voix. En 2010, le voilà qui passe au premier tour, malgré les divisions socialistes, avec 56 % ! Même si c’est avec, en valeur absolue, beaucoup moins de voix (78 261 voix) qu’il n’en avait obtenu au deuxième tour en 2004 (100 000 voix).
C’est bien l’apport d’une forte proportion de voix de droite qui lui a permis de franchir l’obstacle dès le premier tour, tandis que la droite s’est effondrée, passant de 36 % à 14 %.
Tout cela n’est pas étonnant quand on regarde ceux qui étaient derrière Lurel, et on ne peut même pas dire que c’était une liste de « gauche » socialiste. La première femme placée juste derrière Lurel sur la liste était Mme Carabin, maire du Moule, femme de droite, fondatrice de l’UMP, qui avait des comptes à régler avec le clan Penchard-Michaux-Chevry. La liste était soutenue par Chaulet, ex-député de droite, ex-secrétaire du RPR. Elle était soutenue aussi par le nommé Boulogne, connu pour ses idées d’extrême droite, et par toute une variété de patrons et notables de droite.
En fait, tout un milieu de possédants et de notables a appuyé la liste de Lurel. Lors de l’élection de la présidence de Région, on vit la présidente de la Chambre de commerce (qui fut l’une des plus hostiles au LKP et à la grève générale) se féliciter de l’élection de Lurel, s’extasiant devant le discours du président qui avait fait du verbiage sur l’état de droit, la démocratie, le pouvoir des urnes contre le pouvoir de la rue.
La victoire de Lurel fut celle de tous ces gens qui avaient éprouvé crainte ou inquiétude et certainement de la rage, lors de la grève générale, de voir tant de milliers de pauvres, de travailleurs, occuper pendant si longtemps les rues des villes, mettre en échec et le préfet et les présidents d’Assemblées locales et même le ministre des DOM, Jégo. Lequel dut faire plusieurs traversées de l’Atlantique avant de réussir à calmer la situation en faisant des concessions aux manifestants.
Cela enrageait tous ces possédants de voir que « la rue » avait imposé au gouvernement et aux patrons de lâcher deux cents euros pour un grand nombre de travailleurs, le gel des loyers dans les sociétés HLM, la baisse des prix d’une centaine de marchandises, le blocage du prix des carburants, etc.
Même si les possédants savaient bien qu’ils ont les moyens de revenir sur tout cela assez rapidement et de reprendre ce qu’ils ont été obligés de lâcher, pour eux le symbole est inacceptable. La rue a dicté des concessions au pouvoir légal et au pouvoir des patrons. La plupart d’entre eux ont donc décidé de faire bloc autour de Lurel, parce que pendant toute cette période il fut celui qui fustigea la « chienlit » dans les rues, tint tête au LKP, affirmant que, même si le LKP mettait dans la rue 100 000 personnes, il continuerait à affirmer que le pouvoir n’est pas dans la rue, mais dans les Assemblées régionale et départementale sorties des urnes.
Pour les possédants, les notables, il était donc plus rentable de conforter le pouvoir de Lurel et d’en faire leur rempart, face au désordre des rues, que de soutenir la liste d’une droite déchirée par ses divisions et ambitions personnelles, imposée par Paris.
Les résultats de la liste Jalton
Dans une certaine mesure, l’autre liste de gauche dirigée par le maire socialiste Jalton apparut comme une liste se réclamant des événements de 2009, de ce que Jalton appelait le « mouvement social ». Jalton avait amassé un certain crédit dans le milieu LKP à cause de son attitude dès les débuts des manifestations de février 2009 et face au préfet et au ministre des DOM, où il prit position en faveur des grévistes, contrairement à l’attitude de Lurel qui n’eut que mépris et arrogance pour ceux qui manifestaient dans les rues.
Mais la liste Jalton fut surtout un mélange entre des militants ayant participé à cette grève générale et toute une série de maires et notables dissidents socialistes. Cela ne pouvait guère susciter l’enthousiasme des masses qui étaient descendues dans les rues en 2009, malgré la présence de membres du LKP. En effet, ces politiciens de gauche, tout en n’ayant pas les positions méprisantes de Lurel, apparaissaient tout de même comme des notables bien habitués à gérer les affaires dans les institutions officielles. Ils défendirent d’autres projets de gestion de l’Assemblée régionale que ceux de Lurel, ainsi que la perspective d’un changement de statut, mais évidemment ils ne se situèrent ni sur le terrain des intérêts des travailleurs, ni sur celui de la lutte contre le patronat et le gouvernement à son service.
La liste fit un score qu’on peut considérer comme important, vu qu’elle fut mise sur pied assez rapidement, fin 2009 et début 2010. Cette liste obtint 12,4 %, soit 17 175 suffrages.
La liste de Plaisir, l’ex-GRS, aussi membre connu du LKP, n’obtint que 1,41 %, soit 1 958 voix.
L’importance relative de l’abstention.
Comme dans beaucoup d’élections aux Antilles, l’abstention fut importante. Mais elle ne provoqua que peu de commentaires, contrairement à ce qui se passa en France, où l’abstention aux régionales 2010 est apparue comme une réaction politique d’une partie du corps électoral, un tel taux étant inhabituel en France.
En Guadeloupe, l’abstention fut de 45 % en 2004 et est passée à 53 % en 2010. Alors, bien sûr, certains indépendantistes revendiquèrent cette poussée abstentionniste, mais d’ailleurs sans trop insister. En réalité, il est difficile de tirer une conclusion de cela, vu que ces chiffres d’abstention tournent autour des 50 % habituels. Si on excepte les municipales, où le taux de participation est supérieur, et les européennes, où le taux d’abstention grimpe au-dessus des 80 %.
Remarquons encore qu’en Martinique, où personne ne faisait campagne pour l’abstention, le taux d’abstention monta jusqu’à 57 %. Signalons aussi que lors des référendums du 10 et 24 janvier 2010 le taux d’abstention fut de 55 % et 64 % !
Il est certain que ces taux d’abstention élevés témoignent du désintérêt d’une partie importante de la population pour la politique officielle, les discours des grands partis suscitant surtout méfiance ou indifférence.
La campagne de Combat Ouvrier
Combat Ouvrier fut la seule liste qui fit campagne sur une politique défendant exclusivement les intérêts politiques et sociaux des travailleurs.
L’autre liste conduite par un membre du LKP (Plaisir, ex-militant du GRS proche du NPA) fit campagne sur un projet de développement pour la Guadeloupe et avança diverses idées sur ce qu’on pourrait réaliser pour développer la Guadeloupe, créer des emplois, etc. Cette orientation, qui se situait strictement dans le cadre du fonctionnement de l’institution régionale ou de sa possible évolution, excluait évidemment toute dénonciation directe de l’exploitation, de la responsabilité du grand patronat, des banquiers, dans la situation actuelle. Et donc cela excluait toute proposition d’une véritable politique de classe offrant aux travailleurs des perspectives de luttes, des objectifs pour leurs prochaines montées sociales.
Dans cette campagne des régionales, il était nécessaire de faire entendre une autre politique que celles des notables et des politiciens, plus intéressés à la lutte pour les postes, plus empressés à gérer les affaires des possédants qu’à défendre les politiques favorables aux classes pauvres.
La campagne de Combat Ouvrier expliqua donc qu’il était nécessaire pour les travailleurs de poursuivre dans le chemin ouvert par la grève générale de 2009. Chemin s’appuyant sur les grèves dans les entreprises, les manifestations de rue et les tentatives de surveillance des prix dans les grandes surfaces.
Ce qui va compter dans l’avenir, c’est la capacité des travailleurs à construire et utiliser un rapport de forces favorable pour atteindre certains objectifs conformes à leurs intérêts. Ces objectifs doivent être discutés et répandus parmi les travailleurs et la campagne électorale était une occasion favorable pour le faire, en prévision des prochaines luttes des travailleurs. Celles-ci sont inévitables, face aux agressions du patronat et du gouvernement que subissent les classes laborieuses et pauvres, et face aux menaces que fait peser une crise qui continue malgré les affirmations officielles de reprise !
Pour répondre au problème posé par le chômage massif et la précarité des emplois, il faut interdire les licenciements et répartir le travail entre tous sans diminution de salaire. Pour faire face à l’irresponsabilité manifeste des banquiers qui spéculent et provoquent l’instabilité financière dans le monde sans aucune règle ou restriction des gouvernants, il faut exproprier ces banquiers et contrôler l’activité bancaire en centralisant les banques et les institutions financières, qui seront placées sous le contrôle démocratique des travailleurs et de la population.
Mais c’est aussi l’intérêt des travailleurs de savoir ce qui se décide dans les états-majors des entreprises locales et multinationales afin de prévenir les plans sociaux, les décisions de fermeture toujours prises pour des raisons non contrôlables, non vérifiables. Justement pour prévenir tout cela et être en mesure de surveiller et contrôler ce qui se passe dans ces entreprises, il faut supprimer les lois qui protègent le secret bancaire, le secret industriel et commercial.
Il faut donc que les travailleurs soient en mesure de contrôler ce qui se passe à tous les niveaux de l’économie. Rappelons-nous comment, en 2004, des grands planteurs de bananes, riches membres des familles békés conduites par le riche Hayot, ont décidé du jour au lendemain la fermeture d’un grand nombre de bananeraies. Ils ont alors licencié en quelques mois près d’un millier de travailleurs. On a aussi connu cela avec la production d’ananas.
Périodiquement des propriétaires de grandes surfaces, d’hôtels, décident des « restructurations » et fermetures qui aboutissent à détruire des centaines d’emplois chaque année. Le nombre de demandeurs d’emploi a dépassé depuis longtemps les 10 % de la population, soit près de 30 % de la population active sur les deux îles.
Autres remarques sur la campagne de Combat Ouvrier.
De nombreux travailleurs qui avaient participé aux grèves et manifestations de 2009 étaient candidats sur la liste Combat Ouvrier.
La campagne elle-même se distingua des précédentes par le fait qu’un grand nombre de membres de la liste ont participé activement aux activités, diffusant des tracts, collant des affiches, participant aux réunions publiques le soir ou aux prises de parole devant certaines entreprises. Le fait que les deux têtes de liste avaient été en tête des manifestations et de la grève de 2009 y était pour beaucoup.
Au cours de la campagne, des travailleurs de diverses communes ou de différents quartiers ont spontanément proposé leur aide, jusqu’à organiser quelques réunions publiques dans leur quartier. Celles-ci regroupèrent selon les lieux, le soir, entre dix et soixante personnes. Le meeting de fin de campagne, appelé à Pointe-à-Pitre, connut un petit succès puisque la salle qui nous avait été attribuée eut du mal à contenir les plus de deux cents personnes présentes ce soir-là.
Les résultats de Combat Ouvrier
La campagne de Combat Ouvrier rencontra beaucoup de sympathie auprès de la population travailleuse et pauvre. Ce fut la seule liste qui, en Martinique et Guadeloupe, fit campagne exclusivement sur la défense des intérêts des travailleurs, la seule qui parla au nom des intérêts politiques et sociaux de la classe salariée.
Par sa composition, c’était une liste de travailleurs, dirigée en Guadeloupe par un travailleur connu, Jean-Marie Nomertin, responsable syndical, qui fut l’un des leaders du LKP, et en Martinique par une travailleuse, Ghislaine Joachim-Arnaud, dirigeante syndicale et une des dirigeants de la grève générale et du Collectif du 5 février, qui fut à la tête de cette lutte.
La liste obtint 2,82 % en Guadeloupe, soit 3 903 suffrages, et 2,71 % en Martinique, soit 3 514 suffrages. Observons cependant qu’en Guadeloupe cinq communes donnèrent des résultats supérieurs à 3 %, deux se situèrent à 4 % et une à 6,6 % (commune où travaillait notre camarade tête de liste, dans les bananeraies). En Martinique, huit communes donnèrent plus de 3 %, cinq donnèrent 4 % et un peu plus.
Évidemment ces chiffres sont faibles, au regard des dizaines de milliers de gens qui votent pour les partis traditionnels. Cependant, tout au long de la campagne, beaucoup de travailleurs affichaient leur sympathie, mais déclaraient qu’ils n’allaient pas voter. Il faut ajouter aussi que le poids des habitudes électorales et la mainmise des appareils sur la population sont tels qu’il est difficile d’obtenir un vote sur des idées, sur un programme exprimé franchement et sans contrainte.
On peut dire que ces 7 417 suffrages expriment les sentiments d’un bon nombre de travailleurs qui n’ont pas voté pour les listes CO et que ces sentiments et ces idées pèseront bien plus hors des urnes, quand ils s’exprimeront dans les entreprises et dans la rue.
Les travailleurs et les pauvres qui ont su se mobiliser en 2009 dans une grève générale, qui ont manifesté par dizaines de milliers dans les rues de Pointe-à-Pitre et Fort-de-France, qui ont maintenu une agitation presque permanente tout au long de l’année 2009, quand ils seront de nouveau prêts à affronter le patronat, sauront retrouver – et avec encore plus d’efficacité – les voies et moyens qu’ils ont déjà explorés.

7 avril 2010.


Guadeloupe le projet de statut du groupe Révolution Socialiste (1er juin 1991).

Guadeloupe le projet de statut du groupe Révolution Socialiste : une adresse aux travailleurs ou aux notables ? le point de vue de Combat Ouvrier
La Guadeloupe est une île des Caraïbes sous domination française depuis plus de trois siècles.
Administrativement, elle est, depuis 1946, classée « département français » après avoir été colonie. Et colonie elle l’était réellement avec toutes les discriminations d’une telle situation.
Le changement de statut de 1946 n’a jamais pu gommer le fait que ce petit territoire reste un pays sous tutelle. Et cela, même en dépit du fait que les aspects les plus criants du colonialisme ont disparu progressivement au cours des trente dernières années.
Le fait même que ce territoire est dirigé à partir de Paris, à 7 000 km de là, en est l’expression. Comme en est l’expression le fait que la population essentiellement noire ou indienne est dirigée par une administration blanche.
Aujourd’hui cependant, certaines couches aisées de la population autochtone : professions libérales, médecins, avocats, commerçants et une frange du patronat ainsi que certains partis et groupes politiques remettent en actualité une vieille question dont les milieux politiques se sont emparés dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale : la question du statut politique de l’île.
En 1946, pendant que certains dirigeants locaux de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière socialiste) revendiquaient « l’autonomie budgétaire », ceux du Parti Communiste ou encore le poète Aimé Césaire, dirigeant à l’époque du PC de la Martinique (l’île voisine), revendiquaient l’assimilation pure et simple à la nation française en tant que département français. Ce qui fut fait, sur le plan du statut juridique de ces territoires, avec le vote de la loi d’assimilation.
Mais ce ne fut fait que sur le plan du statut juridique. Les inégalités et la discrimination maintenue ont fait de ces « départements » des départements très particuliers, où non seulement une bonne partie des classes exploitées a été maintenues dans la pauvreté, mais où une partie des lois ou des protections sociales ne s’appliquaient pas ou s’appliquaient au rabais. Ce qui a entretenu un certain sentiment d’oppression nationale ou plus exactement d’oppression raciale, qui prenait périodiquement une expression violente.
Les dirigeants du Parti Communiste Guadeloupéen eux-mêmes, partisans auparavant de la « départementalisation » se mirent à revendiquer en 1958 « l’autonomie » (plus tard, ils finiront même par reprendre la revendication de « l’indépendance). Au cours des années soixante, dans le sillage de la décolonisation qui s’opérait dans les ex-colonies européennes, en Afrique et en Asie à l’issue des guerres coloniales, un courant nationaliste mettant en avant la revendication d’indépendance apparut en Guadeloupe. Mais cette revendication ne fut pas reprise par des mouvements de masse. L’activisme déployé par les nationalistes n’y changea rien. Au cours des années quatre-vingt, certains courants nationalistes tentèrent par des attentats à la bombe de lancer une lutte plus radicale pour l’indépendance, mais ils n’eurent pas plus de succès.
Aujourd’hui, les indépendantistes ont changé. Ils ont troqué leur casquette de « révolutionnaires » castristes ou maoïstes contre celle de notables modérés.
Ils ont remplacé la « lutte révolutionnaire pour l’indépendance » par des propositions juridiques d’aménagement du statut dans le cadre du pouvoir français. Ils proposent « une collectivité nouvelle associée » quelque chose entre le statut de la Nouvelle-Calédonie, autre vieille colonie française du Pacifique sud, et la Corse (île française de Méditerranée) ou, éventuellement, quelque chose qui ressemble au statut « d’État associé » qui lie Puerto-Rico, autre île des Antilles, aux États-Unis.
Pour la classe politique traditionnelle, comme pour ceux qui lorgnent les postes électoraux : nationalistes, indépendantistes, il y a là la perspective d’un alléchant petit fromage qu’ils ne dédaigneraient pas : en particulier celui de pouvoir gérer eux-mêmes les crédits alloués par l’État français.
Le prétexte qu’ils prennent pour remettre sur le tapis la question du statut est la proximité du marché unique européen prévu pour 1992. Arguant du fait que la Guadeloupe en tant que département français devra donc s’aligner sur les règlements européens, ces notables développent l’idée que la concurrence européenne mettrait en péril l’économie de l’île en raison des « envahisseurs européens ». Les entreprises ou les terres « guadeloupéennes » échapperaient aux « Guadeloupéens ». Il faudrait donc préserver le territoire de « l’invasion ». D’où la nécessité urgente selon eux du changement de statut.
L’argument est de toute façon spécieux car ladite « concurrence européenne » existe depuis toujours, ne serait-ce que celle, omniprésente, de la bourgeoisie de la métropole. La petite bourgeoisie guadeloupéenne a appris, de longue date, à vivre à l’ombre du grand capital français, se taillant une place dans l’import-export, servant de concessionnaires pour des produits de grandes sociétés, etc.
Mais l’occasion est bonne pour les possédants guadeloupéens, pour les petits entrepreneurs capitalistes, d’obtenir que l’argent versé par l’État central français à l’administration locale soit géré localement, donc que son affectation soit décidée par les notables locaux au profit de la bourgeoisie locale. Pour que la bourgeoisie locale bénéficie un peu plus, par exemple, des commandes, des contrats de l’administration locale.
Il est clair que c’est à cette couche sociale-là que s’adressent les notables des partis nationalistes indépendantistes et staliniens. Ce ne sont pas les intérêts des ouvriers, des petits paysans, des pauvres qu’ils défendent dans cette affaire-là. Ces derniers ont-ils jamais eu d’entreprises, de terres, de biens à défendre face à une prétendue concurrence européenne ?
Non, bien sûr.
Mais qu’à cela ne tienne : on a vu ces derniers temps fleurir les « projets de statut », précisément du côté d’organisations qui prétendaient représenter les intérêts des ouvriers ou des paysans pauvres. Le premier à paraître fut celui du Parti Communiste Guadeloupéen, puis celui de l’UPLG (Union Populaire pour la Libération de la Guadeloupe, principale organisation indépendantiste).
Le dernier en date est celui du GRS : Groupe Révolution Socialiste, section antillaise de la Quatrième Internationale.
Le projet du GRS diffère très peu en réalité de celui des notables du Parti Communiste Guadeloupéen (PCG) ou des nationalistes de l’UPLG.
Comme eux, il prévoit dans son article 1, une « collectivité nouvelle qui se substitue au Département et à la région de Guadeloupe » . Dans une série d’autres articles, il définit les compétences respectives de l’assemblée locale qu’il appelle de ses voex et de l’État français. »
Oh bien sûr, le GRS y ajoute un aspect social tel le fait que le quart des membres de cette assemblée devra être élu par un collège de salariés ou par une « centrale syndicale représentative ».
De même le GRS prévoit que les listes présentées, pour être acceptées, devront obligatoirement présenter un minimum de 30 % de femmes.
La section antillaise de la Quatrième Internationale explique dans l’avant-propos de son projet, qu’il s’agit « de définir aujourd’hui le pas qu’il est possible de franchir aujourd’hui, en fonction de l’état d’esprit des masses aujourd’hui. Ne pas le faire au nom d’un futur plus ambitieux reviendrait à laisser la place aux mystificateurs de tout acabit, à cantonner les travailleurs aux simples combats économiques défensifs agrémentés, de loin en loin, de rêves futuristes platoniques »... « Il faut faire un pas, il faut jeter un pont vers demain, il faut sortir de l’attentisme, il faut dépasser le pur propagandisme. Il faut, avec des dizaines de milliers d’hommes et de femmes conscients, bouger. Il faut reprendre l’initiative des mains d’un colonisateur trop tranquille derrière son discours cauteleux » .
En tant que révolutionnaires socialistes, nous partageons le souci du GRS de « dépasser le pur propagandisme », de proposer des perspectives à court et moyen terme aux travailleurs, de ne pas se prostrer dans l’attente d’un « grand soir ». Mais justement, ce sont des perspectives réelles et non pas « institutionnelles », « juridiques » ou « constitutionnelles » que les révolutionnaires doivent proposer.
Et s’il est vrai, comme l’écrit le GRS, qu’il faut « bouger » avec des dizaines de milliers d’hommes et de femmes, on se demande bien pourquoi c’est autour de textes de lois réformistes qu’il faudrait le faire.
Ou bien ces dizaines de milliers d’hommes et de femmes « voulant bouger » existent, et alors c’est un autre combat qu’il faut leur proposer : non pas épouser le combat - ou plutôt les petits chantages - des possédants guadeloupéens contre la bourgeoisie française mais, au contraire, faire prévaloir au sein de la classe ouvrière une politique basée sur ses propres intérêts de classe, opposée à la métropole coloniale, bien sûr, et à la bourgeoisie impérialiste française mais opposée, aussi, à la bourgeoisie locale. Et si ces forces-là - cette mobilisation de dizaines de milliers d’hommes et de femmes « voulant bouger » - n’existent pas, c’est quand même à cette perspective qu’il faut préparer les exploités, et pas à cautionner les notables et leur politique.
Pour l’instant, l’agitation autour des statuts ne touche guère que les notables, certains milieux de la bourgeoisie, surtout petite, et encore, sans grande passion.
Les révolutionnaires communistes ne peuvent évidemment que souhaiter que les préoccupations politiques débordent de ces milieux restreints et amènent les travailleurs à leur tour à se poser le problème de l’avenir politique de la Guadeloupe, de sa société, de ses relations avec l’impérialisme français et qu’ils y cherchent des solutions conformes à leurs intérêts politiques.
Mais pour forcer le cours têtu des choses, le GRS, lui, en tire la conclusion que mieux vaut proposer une politique réformiste que révolutionnaire. Il faut, quitte à jeter aux orties le programme révolutionnaire, « être dans le coup » des affaires politiques qui intéressent les notables et la classe politique bourgeoise.
Un tel point de vue conduit le GRS à de curieuses démarches. Par exemple, dans son projet de statut, il minore d’emblée la représentation ouvrière qu’il propose dans la future assemblée : 13 membres sur 51 devraient être élus, selon lui, par un collège d’ouvriers. Pourquoi pas la majorité ?
Parce que cela ne serait pas accepté par le gouvernement français ou par les autres partis de la Guadeloupe ? Oui, sans doute. Mais il faut paraître crédible, « responsable ». Et ce projet apparaît plus comme une adresse aux notables pour qu’ils consentent à donner dans leurs projets institutionnels une petite place aux travailleurs - ou plus exactement, à leurs représentant patentés - plutôt qu’un programme pour les travailleurs afin qu’ils contestent aux notables la prétention de parler au nom de tous les Guadeloupéens, alors qu’en réalité ils ne défendent que leurs intérêts de bourgeois et de notables. C’est, de surcroît, passablement dérisoire, car les notables n’ont que faire des conseils du GRS. Tout au plus pourraient-ils se servir, en cas de besoin, des prises de positions du GRS comme d’une petite caution de gauche. Si même ces « terribles révolutionnaires » en sont à rédiger des statuts d’autonomie, c’est que décidément, c’est dans l’air du temps, et ce qu’il y a de mieux à faire.
Le GRS veut plaire aux notables nationalistes en oubliant la lutte de classe.
Mais les notables nationalistes sur lesquels s’aligne le GRS ont eux-mêmes oublié jusqu’au radicalisme verbal « anticolonialiste » de certains d’entre eux. L’indépendance n’est plus à l’ordre du jour, l’heure est pour eux au réalisme, c’est à dire, aux places dans le cadre d’un État hier encore dénoncé comme colonial.
Du coup, dans le projet de statut du GRS comme dans les autres, il n’y a rien de nature à effrayer le gouvernement français lui-même. Dans l’article 15 de sa proposition de statut, le GRS stipule que : « l’État français conserve les attributions non transférées à la collectivité nouvelle. Ceci concerne la défense, les affaires extérieures, la monnaie, la justice, la nationalité et l’organisation de l’état civil » .
Mais est-ce à des militants qui se revendiquent, dans le nom de leur groupe, de la « révolution socialiste » à proposer des statuts reconnaissant à l’État de la bourgeoisie française le droit de « protéger » les exploités de la Guadeloupe ? Est-ce à eux de légitimer, dans leurs propres propositions, l’État bourgeois de France et ses prérogatives et accessoirement, sa mainmise sur ses colonies, en se contentant de badigeonner tout cela d’une phraséologie « sociale » ?
Le gouvernement français n’a évidemment aucune raison d’accepter les statuts proposés par le GRS, avec son paternalisme en faveur des travailleurs, même si rien ne le gêne là-dedans. Pas plus qu’il n’est pressé de discuter d’aucun statut, présenté par quiconque. Mais cette floraison de statuts, ce pseudo-débat lui permettent d’affirmer que tout le monde, même « l’extrême-gauche », participe au débat, preuve de démocratie dans ses vieilles possessions d’outre-mer. Demain, le cas échéant, il pourra toujours proposer quelque replâtrage administratif comme il l’a fait en Nouvelle-Calédonie ou en Corse. Notons tout de même qu’il aura fallu que la Nouvelle-Calédonie soit au bord de l’insurrection pour qu’il propose aux nationalistes calédoniens un vague aménagement du statut et des plus modéré. Or, on est loin, aux Antilles, de la situation qui prévalait dans la colonie française du Pacifique sud.
Bien sûr le GRS écrit : « nous croyons à l’action des masses, à la mobilisation, la lutte hardie prolongée, consciente la plus large possible » ... Mais il faut croire qu’il s’agit là d’une déclaration de principe qui masque mal le caractère « constitutionnel » de sa démarche.
Notre façon d’aborder le problème est tout autre.
La question du statut peut certes rester limitée aux notables, mais peut-être pas. Les travailleurs pourraient se sentir concernés aujourd’hui ou demain par ce problème. Et le rôle des révolutionnaire sera alors de faire prévaloir les intérêts de classe des travailleurs. Si la classe ouvrière et les paysans pauvres se mobilisaient contre la domination de l’impérialisme français ils auraient intérêt à le faire autour de leurs revendications propres et de manière révolutionnaire. Contre eux, ils trouveraient l’impérialisme français bien sûr, mais aussi les bourgeois locaux et il leur faudrait créer un rapport de force pour s’imposer.
L’attitude des révolutionnaires ne devrait pas être dans cette perspective d’obtenir un « quota » pour les ouvriers dans une assemblée de notables, mais de proposer que les travailleurs s’organisent à part, et se donnent des organes démocratiques de discussion et de décision indépendants de l’impérialisme et des notables locaux.
Puisqu’il est question d’assemblée locale plus autonome à l’égard du pouvoir français, très bien, mais l’intérêt politique des travailleurs, c’est qu’elle soit indépendante aussi des bourgeois locaux, c’est-à-dire que ce soit une assemblée des travailleurs. Les travailleurs pourraient y définir, démocratiquement, des solutions qui correspondent aux intérêts de la classe ouvrière et des paysans pauvres, en ce qui concerne par exemple l’envoi et la répartition des crédits, l’habitat, l’emploi, la réforme foncière ; des solutions qui ne correspondent certainement pas à celles des bourgeois.
Pour ne citer que deux exemples : les bourgeois et les notables locaux ne font pas mystère de leur souhait de voir les salaires s’abaisser pour, disent-ils, assurer la compétitivité de la production locale. Ils mettent volontiers en relief, par exemple, le fait que les producteurs de bananes africains (c’est-à-dire les capitalistes qui investissent dans la banane en Afrique) bénéficient de salaires plus bas. Par ailleurs, les milieux de la petite bourgeoisie nationaliste, reflétant le point de vue de la bourgeoisie, propagent ouvertement ou sournoisement l’idée que l’indemnité de vie chère de 40 % payée à certaines catégories de travailleurs est « nuisible » à l’économie, car ces salaires un peu plus corrects tirent vers le haut les autres.
Imagine-t-on que sur les salaires des ouvriers agricoles, une assemblée de notables, liés aux producteurs de bananes, prendrait la même décision qu’une assemblée de travailleurs ? Après tout, si les capitalistes producteurs de bananes veulent être plus compétitifs, ils peuvent rogner sur leurs propres profits, avant de rogner sur les misérables salaires des ouvriers agricoles !
De même, une assemblée de travailleurs refuserait avec indignation que l’on traite de privilégiés les travailleurs qui bénéficient des 40 %. Elle attirerait l’attention sur les privilèges, réels ceux-là, des bourgeois, des notables, guadeloupéens ou pas.
Il dépend de la mobilisation des travailleurs et nullement des constructions intellectuelles, avec des « étapes », de savoir si l’assemblée des travailleurs pourrait aller plus loin, se transformer en contre-pouvoir, mais en contre-pouvoir qui représenterait les intérêts des classes exploitées et pas des notables. C’est-à-dire devenir une assemblée capable de prendre des décisions et de les faire exécuter, en s’appuyant sur la mobilisation des travailleurs. Une assemblée dans laquelle les travailleurs pourraient exercer le contrôle ouvrier sur la vie économique et sociale du pays, une assemblée qu’ils pourraient utiliser pour satisfaire les revendications des masses exploitées, où ils pourraient contrôler les affaires de la bourgeoisie, les tractations entre l’impérialisme français et les notables ou la bourgeoisie locale.
Tout cela ne se met pas joliment dans des statuts ou des constitutions. Tout cela dépend de la mobilisation de la classe ouvrière et du rapport des forces qu’elle est capable de créer contre la bourgeoisie impérialiste, mais aussi, face aux autres classes de la société de la Guadeloupe. Mais le rôle des révolutionnaires n’est pas de bichonner, dans leurs publications, des constitutions à l’usage de la société bourgeoise dans le vain but de la rendre plus compréhensive pour les travailleurs. Le rôle des révolutionnaires c’est de militer pour que la classe ouvrière devienne apte à combattre pour diriger un jour la société.

1er juin 1991.


Martinique, Guadeloupe, Guyane - le problème du changement de statut (Juin 1999).

Martinique, Guadeloupe, Guyane - le problème du changement de statut
Depuis un an, le gouvernement a lancé une consultation de tous les élus et milieux politiques des quatre départements d’outre-mer (Martinique, Guadeloupe, Réunion, Guyane). Une délégation composée de deux députés des DOM, Lise et Tamaya, a été officiellement chargée de mener à bien ces prospections.
A la fin de leur mission, fin mai 1999, ils ont rendu un rapport intitulé « Les départements d’outre-mer aujourd’hui : la voie de la responsabilité », dit rapport Lise-Tamaya. Et c’est sur la base de ce rapport que le gouvernement prépare donc une loi d’orientation qui doit apporter des changements dans l’administration de ces territoires, ex-colonies françaises transformées en 1946 en « départements d’outre-mer » par la loi dite d’assimilation.
Tout cela s’accompagne évidemment de déclarations pompeuses du genre de celle de J-J. Queyranne, le ministre des DOM, qui a récemment déclaré en substance :« 1848 fut le temps de la liberté, 1946 celui de l’égalité et aujourd’hui est venu le temps de la responsabilité » !
La démarche du gouvernement répond certainement au souhait de beaucoup de politiciens locaux, notables qui aspirent à plus de « responsabilité » dans la gestion des affaires, pour eux-mêmes et bien sûr pour le bénéfice des possédants locaux ou opérant dans ces territoires. Mais cette démarche n’est évidemment pas dénuée de toute préoccupation électoraliste. L’équipe Jospin au pouvoir prépare, tous azimuts, le terrain pour les futures élections.
Course de notables pour se placer
Mais dès lors que le problème du statut, ce que les élus locaux des DOM appellent « le problème institutionnel », a été soulevé, cela a provoqué évidemment un certain remue-ménage dans le petit monde politique des notables de ces différents DOM. Et, depuis la sortie du rapport Lise-Tamaya, les déclarations se multiplient.
C’est ainsi que la prise de position la plus spectaculaire a été celle des trois présidents de régions des Antilles-Guyane, le 1er décembre 1999. Ceux-ci ont jeté leur pavé dans la mare, au moment où le gouvernement allait lancer une consultation des élus des DOM sur sa proposition de loi d’orientation, fondée sur les propositions du rapport Lise-Tamaya.
Les trois présidents de régions des Antilles-Guyane, Michaux-Chevry, Marie-Jeanne et Karam, ont en quelque sorte volé la vedette au gouvernement en rendant publique, avec un grand renfort de la presse, leur « déclaration de Basse-Terre ». Ils y ont annoncé leur intention de réclamer la création d’une Région autonome d’outre-mer, ayant un statut d’autonomie interne comparable à celui des Canaries ou des Açores.
Cela a aussitôt provoqué certains remous dans les différents partis car les partisans de la déclaration de Basse-Terre se trouvent désormais aussi bien parmi les partis classiques de droite (RPR et variantes électorales locales) que parmi les partis de gauche ou indépendantistes. Cela d’autant plus que les trois présidents qui ont décidé de marcher ensemble pour ce statut de « Région outre-mer » sont de trois partis différents : Marie-Jeanne est le président indépendantiste de la Région Martinique, Michaux-Chevry de Guadeloupe est une ex-socialiste devenue chiraquienne et Karam, de Guyane, est socialiste.
De fait, la discussion sur l’évolution du statut est partie non pas de la proposition de loi du gouvernement, mais de la déclaration des trois présidents. Même si cela ne veut pas dire, loin de là, que toute la « classe politique » s’y rallie en bloc. Les socialistes et les progressistes qui soutiennent le gouvernement Jospin se rallient majoritairement à la proposition Lise-Tamaya. Mais les choses vont certainement encore bouger !
Les propositions du gouvernement...
Le gouvernement, lui, s’en tient aux propositions de Lise et Tamaya. Il propose certaines modifications des compétences des deux assemblées locales (plus d’économique à la Région et plus de culturel au département). Il prévoit la création d’un Congrès réunissant les deux assemblées. Ces changements vont être accompagnés d’un « pacte » dit « de développement et de solidarité. » Le pouvoir central abandonnera une partie de ses propres compétences au bénéfice des assemblées locales : en matière de budget du logement, de construction des routes, de levée de certains impôts et taxes.
Au total, ces changements institutionnels ne sont pas spectaculaires. Mais ils offrent aux notables locaux des possibilités supérieures de gérer, de décider, de disposer tout à la fois de l’argent que l’État français continuera à leur verser et du pouvoir de prélever davantage sur la population. Cela va de toute évidence dans le sens des aspirations de la caste politique locale aussi bien que des aspirations de ceux, dans la classe privilégiée locale, dont le poids est insuffisant pour peser sur des décisions prises à Paris mais qui peuvent espérer peser sur un pouvoir local. De surcroît, en accordant au Congrès futur le droit de modifier lui-même le statut, le gouvernement offre en quelque sorte aux notables locaux la possibilité de le faire évoluer jusqu’où ils le souhaiteraient eux-mêmes.
Depuis la départementalisation de 1946, l’attitude des gouvernements français à l’égard des notables des DOM attirés par les tentations indépendantistes ou autonomistes s’est toujours résumée au chantage : ou vous vous contentez du statut de département avec la protection et les fonds de l’État français, ou alors, tant pis pour vous, l’indépendance signifiera que la France vous laisse sans protection et sans soutien, en particulier financier.
Ce qu’un ancien membre du corps préfectoral, ayant longtemps exercé dans lesdits départements d’outre-mer, Jean-Emile Vié, a exprimé, en s’opposant aux idées autonomistes du maire de Cayenne de l’époque, avec ce brutal cynisme de vieux colonialiste qui frise la sincérité : (j’ai précisé) « ma position en m’inspirant de la fable de La Fontaine »le chien et le loup« ... Faisant allusion aux aides considérables de la métropole, j’indiquais : »Vous êtes des chiens gras mais avec un collier, vous pourriez être des loups maigres ce qui est honorable, vous souhaitez en vérité être des loups gras, ce qui ne saurait se concevoir." (Cité par Jean-Emile Vié lui-même dans son livre : Faut-il abandonner les D.O.M. ?).
Eh bien, il faut croire que les dirigeants politiques de l’impérialisme français pourraient désormais envisager de desserrer le collier et d’autoriser les chiens-loups à s’engraisser sur le dos de leur population.
Aujourd’hui, avec la loi d’orientation ou avec la revendication de la Région d’outre-mer, c’est d’un nouvel aménagement du cadre dans lequel les possédants de tout poil, locaux ou non, pourront continuer d’exploiter leurs esclaves salariés et d’accumuler des profits qu’il s’agit. La distribution des rôles va peut-être se modifier quelque peu, si l’État décide de faire plus confiance aux notables locaux pour assurer le maintien de l’ordre social au sein de leurs propres peuples. Mais pour les travailleurs, les changements en discussion n’apporteront rien de bon. Bien au contraire.
... et leurs conséquences néfastes pour les travailleurs
Le gouvernement, sous la pression de différents événements comme ceux qui ont touché les territoires éloignés (DOM, TOM) ou même la Corse, ressent le besoin d’administrer autrement tous ces territoires et cherche à déléguer en quelque sorte une part de son pouvoir aux notables locaux.
Mais quand on y regarde de près, on voit surtout que, dans ses propositions de changement, mais aussi dans celles des notables locaux ralliés par les trois présidents de régions des Antilles-Guyane, il existe de réelles menaces pour le niveau de vie des travailleurs.
Les différentes variantes de changement de statut, gouvernementales ou locales, prévoient toutes de faire peser plus de taxes, de lever plus d’impôts sur la population. Ils sont tous d’accord pour dire qu’il faut utiliser un article de la Constitution qui permet aux DOM de se doter d’un régime fiscal particulier.
Ils prévoient tous de pourchasser les moindres revenus, déclarés ou non, des gens de la population, y compris de ceux qui se débrouillent avec des petits boulots, qui d’un petit élevage, qui d’un atelier de réparation en plein vent, etc. Ils chercheront à tirer des taxes et des impôts de tout cela, pour alimenter des budgets favorisant bien sûr, prétendument, « le développement économique » des DOM ! Au profit, évidemment, de toute une classe possédante qui ratisse d’énormes profits dans des super-marchés et autres magasins à grande surface, dans les grandes plantations de bananes ou de cannes, dans les grands hôtels, etc., les uns en étant propriétaires, les autres en étant les intermédiaires de grosses sociétés approvisionnant ces grosses affaires.
Au chapitre des décisions qui s’attaqueront directement aux salariés, il faut signaler qu’aussi bien le gouvernement que les notables locaux sont d’accord pour procéder, d’une façon ou d’une autre, à la diminution du salaire des fonctionnaires (suppression des primes spéciales, 40 % aux Antilles). Mais cet argent ne restera pas forcément dans l’économie des DOM comme le prétend le gouvernement, et cela risque plus de créer un appauvrissement qu’un prétendu « développement ».
Un désengagement de l’État pour laisser gérer la pénurie par les notables locaux
Le plan du gouvernement prévoit aussi de laisser la construction de logements sociaux ou populaires aux mains des assemblées locales. D’autres formes de désengagement de l’État sont envisagées qui seront déguisées en transferts de « responsabilité ». Cela se passera comme pour la « décentralisation ».
L’État va donc abandonner certaines de ses attributions aux assemblées locales, sans y mettre tous les moyens financiers. La « responsabilité », ce sera de laisser aux notables locaux les mains libres pour trouver ces moyens en pressurant la population. Toute cette évolution risque bien de se traduire non pas par une diminution du chômage, mais au contraire par une diminution supplémentaire du nombre d’emplois publics.
Cette nouvelle orientation, si elle va jusqu’au bout de sa logique, fera de nombreux dégâts. Car le transfert des compétences de l’État central ne donnera jamais aux « pouvoirs locaux » l’intégralité des moyens nécessaires au fonctionnement des services publics utiles à une vie décente de la population. Cela voudra dire des écoles moins bien et moins vite réparées ou reconstruites, des lycées mal équipés, etc. Au niveau des services utiles à la population comme l’éducation nationale, la santé (les hôpitaux), se poseront non seulement des problèmes d’équipement, mais aussi de personnel. Car l’argent à donner au patronat, en cas de nouveau statut, les administrateurs locaux vont le trouver en économisant sur le fonctionnement de ces services publics. Ce qui se traduira par moins de postes, par du chômage en plus et par de l’efficacité de service public en moins.
Et quant aux moyens financiers tels que les fonds européens, les dotations d’État et autres « plans Perben », ils seront dès lors gérés directement sur place, dans les différents DOM. La population desdits DOM ne se fait pas beaucoup d’illusion sur l’usage que pourront en faire, de façon encore plus étendue, des politiciens qui, comme ceux de métropole, sont toujours à l’affût de moyens pour entretenir leur clientèle électorale.
La population sera ponctionnée et soumise à une pression encore plus grande de la part des notables, qui pourraient avoir directement entre leurs mains la décision sur les salaires de toute une partie des travailleurs, ceux des services publics et des collectivités locales.
Encore des subventions et exonérations pour les patrons
Par contre, des subventions et exonérations de charges sociales sont prévues pour les patrons et les possédants. Le gouvernement annonce lui-même que le programme d’exonérations sera sans précédent. C’est pratiquement tout le patronat qui sera ainsi exempté du paiement des charges sociales !
Selon les prétendus « experts » socialistes, dépêchés dans les DOM pour étudier les solutions au chômage, au développement économique, il s’agit de résoudre le problème du chômage en « aidant » c’est-à-dire en subventionnant les patrons. On a vu avec quel succès la méthode a été appliquée contre le chômage pendant plus de vingt ans en France ! Le but avoué est d’avoir des patrons plus « compétitifs » car disposant d’une main-d’oeuvre moins chère. Il est dit clairement dans les rapports Fragonnard, Mossé et Cie, commandés par le gouvernement, que les salaires des fonctionnaires doivent baisser pour mieux faire accepter des bas salaires « compétitifs » aux travailleurs du privé.
Ce qui n’empêchera pas les patrons de vouloir être encore plus « compétitifs » en licenciant des travailleurs pour accroître le rendement des entreprises, comme le font les plus puissants groupes industriels, même lorsque leurs bénéfices sont déjà considérables.
Une discussion entre notables... pour l’instant
La discussion sur le changement de statut se déroule entre politiciens. Pour l’instant, la population ne semble pas s’y intéresser. Qu’en sera-t-il dans quelques mois ? Cela dépendra du choix des politiciens de droite, de gauche et des notables indépendantistes. Jugeront-ils utile ou non d’entraîner la population dans cette discussion du statut ? L’avantage pour eux serait de réussir à faire accepter à la population, et particulièrement aux travailleurs, l’idée que l’évolution du statut apporterait une dignité aux Antillais, méritant bien de faire certains sacrifices.
Depuis quelques jours, depuis les déclarations de Michaux-Chevry et Marie-Jeanne, on a vu d’autres politiciens nationalistes (le conseiller général Malo, le président de l’Association des maires, en Guadeloupe !) commencer à lancer des appels à la population, lui demandant de dire ce qu’elle veut. Dans les milieux indépendantistes circule l’idée que la déclaration des trois présidents constitue une ouverture dont il faut profiter.
Une réunion publique des trois présidents de région a rassemblé un parterre de 1 100 personnes à Fort-de-France. « Des avocats, médecins, enseignants, étudiants, chômeurs, jeunes... Toutes les couches sociales étaient représentées ! », nous dit France-Antilles du 10 janvier 2000. Dans une telle réunion, il n’a pas manqué de déclarations frappantes. Exemple : « Pour lutter contre le chômage, a dit Michaux-Chevry, il est nécessaire de nous rassembler. Nous souhaitons un projet culturel, social et économique qui prend en compte nos identités propres. » Elle a même trouvé des accents anti-colonialistes : « Nous voulons une assemblée locale avec un pouvoir fort pour prendre des décisions. Nous sommes en train de perdre l’âme guadeloupéenne. Quand le maître parle, l’esclave se tait. Eh bien, non ! »
La presse annonce le ralliement de quatre-vingt artistes à cette « déclaration de Basse-Terre », dont des gens connus comme Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau. Il est intéressant de noter que ce dernier fait partie d’un groupe politique écologiste-indépendantiste qui contrôle la mairie de Sainte-Anne (le maire, bien connu en Martinique, est Garcin Malsa). On trouve aussi un ancien dirigeant connu du Parti Communiste Martiniquais (PCM), Georges Mauvois, la cinéaste Euzhan Palcy (Rue case-nègres), un ex-président de l’Université Antilles-Guyane, bref, des notables de toutes origines politiques.
Des articles se multiplient dans la presse locale (Antilla, Septmag, France-Antilles...) soulignant la nécessité d’un consensus et d’un esprit de « responsabilité » pour dégager une opinion commune. Ce qui permettrait de proposer au gouvernement une version locale d’un nouveau statut et non pas de lui laisser l’initiative avec sa loi d’orientation.
Un tel consensus prendra-t-il forme ? Pour l’instant, les socialistes et les progressistes (PPM) ayant partie liée avec le gouvernement soutiennent la version Lise-Tamaya qui est à la base du projet gouvernemental. Mais ils peuvent évoluer.
Quelle politique pour les militants révolutionnaires ?
Les militants qui se réclament des idées communistes révolutionnaires, dans les Antilles dites françaises, sont regroupés au sein de Combat Ouvrier en Martinique et Guadeloupe. Ils prennent position contre ces projets, qu’ils viennent du gouvernement ou des trois présidents. Pour eux, il s’agit de combattre clairement et ouvertement le contenu de ces projets. Car ceux-ci sont essentiellement fondés sur la volonté de faire porter sur les travailleurs l’effort pour un prétendu développement économique régional. Il faut les dénoncer comme étant des marchés de dupes. Il n’y aura pas de développement, le chômage ne diminuera pas et le sort des travailleurs va s’aggraver.
Au-delà des phrases pompeuses des politiciens, quelques déclarations plus précises montrent bien où veulent en venir tous ces gens-là. Michaux-Chevry, par exemple, dit : « Ce que nous voulons dans le cadre de la République française et de l’Union européenne, c’est un statut fiscal et social différent » (France Antilles du 10 janvier 2000). C’est-à-dire plus de cadeaux fiscaux, plus d’exonérations de charges sociales pour les entreprises et plus de ponction fiscale directe ou indirecte sur la population laborieuse ou pauvre !
Et il n’est malheureusement pas impossible que même les quelques lois sociales qui donnent quelques avantages, une certaine protection juridique aux travailleurs, soient remises en cause. Le patronat veut des DOM avec des bas salaires, c’est-à-dire sans syndicats combatifs, et avec un pouvoir local à sa botte, qui ne discutera pas sur l’argent à lui verser et saura le prendre sur le dos des travailleurs.
Dans les circonstances actuelles où, comme en France, les travailleurs ne se montrent pas encore prêts, ou ne se rendent pas encore compte de ce qu’on leur prépare, il est indispensable et urgent d’expliquer aux couches laborieuses et pauvres ce qui se passe et les mauvais coups qu’on leur prépare.
Il est indispensable de faire voir aux travailleurs où se trouvent les menaces dressées contre leurs intérêts. Et donc de chercher à les convaincre qu’ils doivent se préparer sérieusement à s’opposer énergiquement à la mise en place des mesures dirigées contre eux. Qu’elles soient contenues dans les plans du gouvernement ou dans ceux des notables prétendant au pouvoir local !
Les travailleurs auront intérêt à rejeter catégoriquement les appels au « consensus » lancés par les notables de tout bord, au nom de la dignité et d’un prétendu « développement économique ». Grâce à leur prise de conscience de la supercherie et du danger que représente pour eux la politique de ces gens-là, les travailleurs pourront opposer à ce « consensus » leurs propres objectifs, la défense de leurs propres intérêts économiques et politiques. Ils pourront se donner les moyens d’exercer une pression organisée pour faire reculer les plans scélérats qui se cachent derrière de prétendus problèmes d’évolution du statut. En particulier, là où il sont regroupés nombreux dans la production, dans les grandes plantations, les services publics (PT, DDE, hôpitaux , etc.), ils exprimeront leur volonté de ne pas servir de marche-pied aux ambitions de gestionnaires des affaires patronales de notables locaux et chercheront à imposer la prise en compte de leurs revendications les plus vitales. Surtout si tous ces notables parvenaient à se mettre d’accord entre eux sur une position face au gouvernement.

Juin 1999.


Le GRS et Frantz Fanon, captation d'héritage ? (Décembre 2011)

Faire parler Fanon 50 ans après sa mort !!??
Dans "Révolution Socialiste", journal du « GRS » (Groupe Révolution Socialiste, se réclamant du trotskysme), de novembre 2011, Max Rustal signe une présentation du livre à paraître de Philippe Pierre-Charles, "Fanon, 50 ans après".
Quoique celui-ci soit disparu depuis cinquante ans, M. Rustal fait parler Fanon, et pour cela il affectionne l'usage du conditionnel. Ainsi il écrit :
« Il ne fait pas de doute que, vivant, Frantz Omar Fanon aurait fustigé sans ménagement les agissements d'une caste militaro-politique, criminelle et corrompue, qui détournant à son profit le prestige du FLN, a fait main basse sur la révolution algérienne. »
Pourtant ce qui ne fait pas de doute, c'est l'adhésion de Fanon au FLN et à son programme. Le FLN qui mena la guerre pour l’indépendance de l'Algérie sans jamais représenter le prolétariat en tant que tel. Du reste il ne le prétendait pas.
 
Les germes de la dictature du FLN dans l’Algérie de Fanon
Mais même du point de vue nationaliste, les règlements de compte entre cliques rivales du FLN, les liquidations sommaires pour le pouvoir ont jalonné son histoire tout au long de la guerre qu’il mena avec succès contre le colonialisme français.
Les dirigeants FLN prirent bien soin de construire, en dehors des zones de combat, aux frontières, algèro-tunisienne et algèro marocaine, l'appareil militaro-politique qui fût l'ossature de la dictature que subit encore le peuple algérien.
 Ainsi, le véritable acte de naissance de l’Etat algérien ne fut même pas la proclamation officielle de l’indépendance le 5 juillet 1962, mais ce fut la victoire militaire de «l’armée des frontières», l’ALN (Armée de Libération Nationale), de Boumediene en septembre. Le clan militaire de Boumediene, avec comme chef politique Ben Bella s’opposa militairement à un autre clan formé de membres de l’ancien gouvernement provisoire, alliés à quelques chefs militaires de plusieurs willayas (réseau de guérilla par zone géographique).
Et c’est après que des  milliers de combattants du FLN de l’intérieur aient été massacrés par l’ALN, que cette armée des frontières prit le pouvoir en septembre 1962, en mettant Ben Bella président. Ce même Ben Bella qui fut, comme on pouvait le prévoir, déposé par  le chef de l’armée, Boumediene trois ans plus tard, le 19 juin 1965.
Cet appareil dictatorial n'a pas eu à détourner le prestige du FLN. Son développement a découlé naturellement des méthodes et des choix politiques initiaux des dirigeants FLN, de leur programme d'un état national qu'ils disaient du reste, vouloir "dans le cadre des principes islamiques" (déclaration du 1er novembre 1954).
 
Les choix idéologiques  de Fanon
Dans le passage suivant du même article de "Révolution Socialiste", on lit :
« De même, libéré de ses responsabilités dans l'appareil du FLN, on veut croire que toutes les précautions de langage dont s'est entouré Fanon à l'égard du "monde communiste" ne l'auraient plus empêché d'en dénoncer les dérives clairement établies. »
On peut en effet croire ce qu'on veut, mais les faits sont que F. Fanon, comme bien d'autres intellectuels n’a pas cherché à comprendre le stalinisme qui n’avait plus rien à voir avec la révolution socialiste mondiale prônée par Lénine et Trotsky et qui même la combattait au nom de l’ineptie du «socialisme dans un seul pays ». Il est vrai que ne se réclamant pas du programme de la révolution ouvrière, Fanon n'avait nulle raison de déplorer que la bureaucratie stalinienne ait confisqué le pouvoir aux travailleurs.
Alors, que Fanon ait été un militant courageux, un anticolonialiste fervent, un écrivain de talent, qu’il ait été souvent bon analyste psycho-politique du colonialisme et des colonisés, cela ne fait aucun doute. Mais il n’en restait pas moins un « nationaliste » et avait fait ce choix là !
Par la même, il limitait son combat à la libération nationale de l’oppression coloniale. Il limitait son combat à l’avènement d’une bourgeoisie «nationale» indépendante, en Algérie et dans les pays colonisés.
On ne sait pas ce que Fanon aurait vraiment dit aujourd’hui, mais même s’il aurait
 « fustigé sans ménagement les agissements d'une caste militaro-politique, criminelle», cela n’en aurait pas fait forcément quelqu’un d’autre qu’un nationaliste. Les nationalistes qui font cette analyse aujourd’hui après avoir défendu les luttes anti- colonialistes des années 60 sans voir ou ne voulant pas voir qu’elles contenaient en germe les dictatures actuelles sont légion.
 
Nationalisme bourgeois et communisme révolutionnaire
Depuis longtemps, le GRS est particulièrement complaisant envers Fanon sur le plan idéologique tout en faisant encore référence à la Révolution Socialiste. C’est un tour de passe-passe.
De telles différences d’appréciation entre militants se réclamant du trotskysme sont loin d’être mineures.
Car les mêmes causes et analyses produisant souvent les mêmes effets, on peut penser que si demain dans nos pays  émergeait une véritable lutte de libération nationale, le GRS pourrait alors être aussi complaisant avec les nationalistes bourgeois qu’il l’est avec Fanon. Et sans parti ouvrier révolutionnaire et prolétarien il y a toutes les chances que cette lutte débouche alors sur un Etat du même type de bien, des états indépendants du tiers monde. C’est bien là le drame du prolétariat mondial actuel et singulièrement de celui des pays sous développés. D’où l’importance d’une clarté théorique très nette et d’une véritable analyse sans concession de la politique des nationalistes du passé et d’aujourd’hui.
Une chose est de mener des luttes unitaires contre le colonialisme, toutes tendances anti colonialistes confondues, comme cela s’est déjà présenté bien des fois. Une autre est la nécessité de préserver scrupuleusement une totale indépendance théorique du programme prolétarien, le programme communiste. Car c’est le seul chemin vers l’indépendance organisationnelle des travailleurs contre l’ennemi de classe, la bourgeoisie donc aussi pour l’élimination de tous ses sous produits dont le colonialisme.
Il nous est toujours apparu que le GRS entretenait, pour le moins, bien trop de confusions sur ces questions.
 
Décembre 2011.